Oran, ou une certaine idée du bonheur…

Le voyage, c’est aussi remonter le cours du temps en quittant un rivage devenu familier où l’on s’était établi au fil des années, pour enfin retrouver des souvenirs enfouis, enkystés, une mémoire qui parfois se délite comme une côte rocheuse sous les coups de butoir d’un océan déchaîné, à l’image des choses de la vie pas toujours bienveillantes…

Voyager dans le temps pour se réinstaller dans une identité perdue, une histoire familiale oubliée ou rejetée, sur un territoire devenu un jour étranger, pour interpeller les figures de ses ancêtres sans qui nous ne serions pas là. C’est convoquer tous ces êtres emportés dans la spirale des siècles et des années, se réapproprier ce qui constitue la chaîne des générations, ces sédiments de vie qui font partie de nous, parfois à notre insu d’ailleurs, parce que nous perdons très souvent la mémoire de nos pères et de nos mères.

Il s’agit aussi de mieux transmettre à tous ceux qui sont en train de nous succéder ce qui constitue la force de ce rameau humain auquel nous appartenons depuis la nuit des temps, comme une énergie qui jamais ne s’est éteinte…

Je voudrais ici évoquer ma vie à Oran, que je situe dans ma mémoire d’enfant entre 1956 et 1960.

C’était un immeuble dont l’adresse était symbolique de la colonisation en Algérie- Maison ou villa Ros, je ne sais plus – boulevard du corps expéditionnaire, à Oran.

Oran, Villa Ros, avril 2019 – Nous habitions dans l’immeuble de couleur ocre, au 2ème étage, je pense à gauche

Un immeuble de quelques étages, avec sur le toit une terrasse où le linge était étendu sur des fils pour sécher grâce au vent puissant qui soufflait. Tu aimais y accompagner ta mère pour l’aider et aussi pour poser tes yeux émerveillés sur le ciel si bleu d’Afrique.

Cet immeuble, c’était d’abord quelque chose qui s’apparentait à une grande famille avec les voisins aux origines multiples, français bien sûr mais aussi espagnols et indochinois.

Français mais métissés par leurs ancêtres mahonnais ou andalous. Votre voisin de palier avait fait la guerre d’Espagne et s’était exilé en Algérie, y trouvant une douceur de vivre qui n’allait pas durer. Tu te souviens très bien de lui, il se nommait Torroja Juan. Enfant, tu n’arrivais pas à avaler les cachets, et c’est lui qui, avec patience, t’a appris à maîtriser tes angoisses d’enfant devant cette guerre qui se faisait de plus en plus prégnante. Il t’avait surnommé avec affection « temblor de tierra » ; c’est tout dire, tu ne tenais pas en place.

Et puis, il y avait ton copain d’enfance, Thierry dont le père français avait fait la guerre du Vietnam ; il s’était marié avec une indochinoise. La famille venait de l’ancienne colonie française d’Indochine.

Tout ce petit monde s’était retrouvé au hasard des pérégrinations de la vie dans cet immeuble dont l’adresse rappelait que nous étions dans un pays de conquête, construit dans le bruit et la fureur, la guerre coloniale avec toutes ses injustices et que tu ne découvrirais que bien plus tard. Mais c’était aussi un lieu ouvert sur la vie et les autres au-delà de leurs différences. Ta mère employait une dame algérienne qui s’occupait de la maison et dont tu gardes en mémoire, soixante années après ton départ d’Oran, son prénom, Jera – mais tu n’es pas certain de l’orthographe. En tout cas tu te souviens très bien que le « J » de son prénom se prononçait comme la jota en espagnole, dans un raclement de la voix. Elle faisait vraiment partie de la famille.

Un jour, par suite d’un tremblement de terre, chacun s’était retrouvé au bas de la cage d’escalier, avec une belle frayeur.

Et tu allais souvent chez ton voisin espagnol Torroja lire les bandes dessinées de ses petits enfants, des Tintin et Milou. Premiers voyages…

Tout près se situait un jardin où tu allais t’amuser avec ta mère et ton petit frère pour essayer d’attraper les papillons et jouer à la balle. Tu as encore des photos de toi quelque part dans des cartons oubliés et fanés par le temps, avec une casquette posée sur la tête pour te protéger des rayons ardents du soleil, caché parmi les papyrus, avec la joie dans les yeux de vivre sur cette terre à laquelle tu avais fini par t’identifier.

A Oran

C’est de cette époque que date ton attrait pour l’Afrique noire, ce monde mystérieux et inconnu que tu découvrirais bientôt à travers l’œuvre de Jules Verne, avec notamment son roman « Un capitaine de quinze ans ». Combien de fois ne t’es-tu pas embarqué dans tes rêves éveillés sur le Zambèze pour découvrir un monde brut, protégé de l’incursion des hommes, dans une nature généreuse et primitive, comme un matin du monde où tout devenait possible au côté de ces tribus africaines.

Et puis tu as découvert cette passion pour l’Asie au contact de tes voisins indochinois avec leur sensibilité toute fine sur les choses de la vie, ce goût d’une esthétique dans laquelle tu t’es très vite retrouvé. Et qui t’habite plus que jamais.

Villa Ros, c’était une petite société multiculturelle où chacun avait à cœur de partager.

Mais le système colonial a continué à écraser le peuple algérien ; la guerre d’indépendance de l’Algérie vous a balayé et vous a rejeté sur la côte nord de la Méditerranée. Avec un arrière goût d’exil.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Deux heures après minuit

Abidjan, aéroport Félix Houphouët Boigny, 14 février 2020, minuit

La nuit, ce monde du silence, de l’éloignement, de la solitude quand la lumière devient lointaine, que l’on s’enfonce dans les ténèbres.

A moins que cela ne soit la nuit des amants retrouvés qui voit l’exaltation des corps, dans une jouissance infinie.

L’obscurité s’y fait tenace, elle s’enracine comme si elle ne devait plus jamais s’effacer.

C’est un no man’s land, le passage d’une frontière invisible entre le monde des vivants et celui de ceux qui ne le sont plus tout à fait. Parce que le cycle des choses commence à les reléguer à de l’accessoire, pire même peut-être, à de l’insignifiance avant de les faire sombrer dans l’oubli le plus total.

La jeunesse a cette vertu de penser le long terme, de se projeter plus avant, tout en vivant intensément le moment présent. Les corps s’y retrouvent sans tabou pour honorer la beauté des choses, la force des sensations, des sentiments, car il faut bien célébrer les noces du plaisir partagé.

C’est le temps du bruissement du vent sur la cime des arbres, des tempêtes quand la nature entre en émoi devant la dévastation de tout ce qui paraissait bien établi. c’est un peu ça, vieillir. L’on s’interroge, et le silence devient l’unique contradicteur dans un face à face habité par l’absence de toute réponse à ses questionnements.

L’amour, ça se vit dans l’intensité du moment, et si le vent souffle fortement, et bien cela permet de se rapprocher davantage pour ressentir le bienfait d’être deux. Que dis-je, la chance de cheminer ensemble.

L’aube est encore lointaine, rien ne nous permet de savoir qu’elle est en marche.

Recevoir ce temps si particulier de deux heures après-minuit, afin de mieux accueillir le frémissement du réveil des forces de la nature, c’est aussi une façon d’accepter notre humaine condition.

Chrysalide devenue papillon il y a bien longtemps, pour un jour s’engager dans sa vieillesse sur un chemin dont nous ne savons rien, absolument rien, c’est devenir acteur d’un rôle et d’un scénario qui reste à découvrir et à créer.

Et peut-t’on encore avoir peur de l’aventure quand il n’y a plus grand-chose à perdre, la corrosion des corps par le temps ne nous laissant plus beaucoup d’espoir, sauf celui de vouloir être encore pleinement dans la vie…

Aimez, jeunes gens, aimez pleinement, le temps vous appartient. Il est à vous.

Bâtissez votre vie, et aussi toute votre existence sur les valeurs humaines universelles, sur tout ce qui vous fait avancer dans la lumière de la beauté des choses et de l’amour.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Abidjan, la nostalgie déjà…

Retour prochain en France. Cela fait du bien de rentrer chez soi. Mais en prenant ce soir un taxi collectif jaune, je ressens déjà une certaine nostalgie pour ce pays, cette ville d’Abidjan et surtout pour ses habitants.

J’adore le langage imagé, souvent plein de poésie des Abidjanais. « Bonne arrivée » ; « ça va chez vous » ?  « Le petit a chauffé cette nuit » pour dire qu’il avait de la fièvre. « Il faut te fourrer » quand vous dites à quelqu’un qu’il doit rentrer sa chemise dans le pantalon. Et aussi, « on dit quoi » ? pour signifier comment ça va ?

Ce soir, en arrivant au carrefour la vie, j’ai remarqué pour la première fois qu’il y avait sur le côté une coiffeuse pour dame. On y trouve pêle-mêle des vendeurs de livres, de cacahuètes, de fruits. Les taxis débarquent leurs clients, la circulation y est la plupart du temps intense, la pollution toujours très présente, et il faut faire attention aux trous dans ce qui n’est pas le trottoir mais une bande latérale où les voitures passent allègrement. Je suis toujours très attentif à ce flot de circulation.

A 18 heures, il faisait encore 31 degrés, avec un ciel blanc et un soleil un peu voilé.

La Lagune

C’est une chance inouïe de pouvoir y travailler à mon âge, de plonger dans la culture et l’histoire de ce pays francophone où la langue française est la langue officielle. Le français ne se construit pas uniquement à Paris, il se transforme et évolue aussi en Côte d’Ivoire comme partout dans le monde. La France n’est plus propriétaire de son langage, d’autres s’en sont emparé et le font vivre avec leurs mots, leurs expressions.

Grand-Bassam

La langue de Molière, oui mais la langue d’Abidjan aussi !

Nostalgie de ce pays si attachant, où la résilience permet d’y survivre tant les choses y sont difficiles. J’y reviendrai un peu plus tard.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

L’Algérie, ce pays à la beauté éblouissante, mon pays

Selma, Casbah d’Alger – 6 avril 2019

C’était un moment inattendu que cette séance photo improvisée dans la Casbah, un moment de grâce. Dans ce qui se révélait à mes yeux, j’ai découvert la force et le courage de la jeunesse algérienne, prête à relever le défi de son destin, dans un pays qui se veut libre et ouvert.

Merci Selma de m’avoir permis de capturer par ce cliché ce qui est toujours mon pays natal, et que vous incarnez très bien.

Tipasa 5 avril 2019

Selma, dérivé de « sèlem » dont la signification en arabe est « paix », et aussi dérivé d’ « Anselm » qui prend le sens de protection divine dans la tradition germanique. Par un matin de printemps, ce prénom était l’incarnation même de la beauté et du mystère de la Casbah. Pour moi qui suis né dans la haute Casbah d’Alger, c’était quelque chose comme un retour aux sources de la vie ; tout comme ma visite à Tipasa qu’a si bien chanté Albert Camus et où je me suis baigné.

Première fois depuis l’exil que je retrouvais en Algérie la mer Méditerranée.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Les clichés de l’Occident sur l’Afrique

Abidjan, le 9 février 2020

Les images sur l’Afrique et ses habitants sont parfois toutes faites et relèvent, soit d’un paternalisme démodé, soit d’une méconnaissance toute occidentale qui voudrait que seul ce qui vient du nord a une valeur absolue, en bien évidemment.

Mais c’est faux !

Prenons la couleur de la peau. On parle en Occident des Noirs.

Si de nombreux africains ont effectivement une peau d’un noir intense, on rencontre aussi tout un panel de couleur noire plus nuancée, avec parfois un grain quelque peu lumineux, et cela change toute la perspective que l’on peut avoir sur l’apparence physique d’une personne. Mais dans la couleur très noire, il y a aussi nuances, et cela enrichit la palette. C’est comme un paysage que l’on ne se lasse pas de regarder.

Je pense, c’est mon sentiment, que les personnes dont la couleur de peau est noire ont beaucoup plus de richesse dans leur pigmentation que celles qui sont qualifiées généralement de blancs. Le plus souvent, c’est un blanc sans beaucoup de nuances, parfois laiteux, souvent très fragile au soleil. Et alors là, ce n’est plus une peau blanche, mais une peau toute rouge, brûlée, qui bientôt pèlera.

Ma peau n’est pas entièrement blanche, elle est plutôt mate, et lorsque je bronze elle devient plus foncée. Cela tient de mes origines andalouses, et j’imagine que ma famille s’est métissée lors des invasions arabes. Il n’y a qu’à se balader dans le sud de l’Espagne et en Afrique du Nord pour comprendre que les peuples se sont mélangés, et que la pureté d’une race cela n’existe pas. On sait d’ailleurs tristement où cette pseudo-supériorité d’une peau, d’un peuple nous a mené. Vers le désastre le plus total, vers l’inhumanité criminelle de l’humanité.

J’aime cet arc en ciel des couleurs, du noir au blanc, en passant par une peau qui parfois bascule vers un ocre clair, difficile parfois de définir la couleur de peau des asiatiques, tant leurs peuples sont nombreux – plus d’un homme sur quatre – avec ce métissage généralisé qui crée des perspectives de peau aux nuances nouvelles.

C’est comme la culture quand elle se métisse, qu’elle devient un pont pour réunir tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté.

C’est cet arc en ciel qui devrait être la bannière d’une humanité bienveillante envers tous les membres de la famille humaine. Car l’humanité est une.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Parc national du Banco

Abidjan, le 9 février 2020

Au coeur d’Abidjan, un poumon vert qui permet d’échapper à la pollution, aux bruits de la ville, à l’agitation permanente. Classé réserve forestière en 1926, c’est devenu un parc national en 1953.

Pour le rejoindre, il faut en passer par un taxi rouge qui emprunte une route à double voie, et là, après avoir payé la somme de 5 000 francs CFA pour y entrer, nous louons de nouveau les services de ce taxi pour nous mener au coeur du parc. Il nous en coûtera 2 000 francs, mais il fallait ça car nous devrons parcourir en voiture environ 3 km et demi pour arriver à ce qui sera pour nous un enchantement. A un moment, il faudra descendre et continuer notre chemin à pied, tant la piste devient étroite et le risque est que notre chauffeur ne puisse plus avancer ; il devra au prix d’une manœuvre compliquée faire demi-tour.

Paysage étonnant que ces arbres parfois très âgés dont les racines sont semblables aux plis que feraient une robe. En cela, la ressemblance est forte avec les statues antiques où les vêtements sont bien marqués dans leurs détails.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est dsc00390-2.jpg

Les arbres sont souvent très hauts, plein de force, comme lancés à la rencontre du ciel et du soleil. On devine que la canopée, cet étage supérieur de la forêt, difficile d’accès, est riche dans sa biodiversité. J’ai l’impression d’être dans une forêt très différente de celles que l’on rencontre en Europe, entre Tropique du Cancer et équateur, où Tarzan pourrait bientôt surgir, accroché à une liane. Et elles sont nombreuses ici.

La piste est étroite, parfois parsemée de branchages, de fruits exotiques inconnus pour moi.

Le silence règne ici, tout est assourdi. La ville est pourtant proche, mais rien ne nous parvient de l’agitation du monde des hommes. C’est peut-être là qu’est l’essentiel, la richesse de la vie et des choses au sein de cette nature, dans cette forêt d’environ 3 500 hectares dont un tiers peut être qualifiée de primaire, entre les communes de Yopougon au sud-ouest, Attécoubé au sud, Adjamé à l’est, et Atobo au nord-est où se comptent les habitations en tôle, un habitat très précaire, avec une foultitude de petites échoppes où la misère s’étale au grand jour.

Beaucoup de gens complètent leurs modestes revenus par de petites activités, telles vendre de menus objets, des œufs durs, réparer des appareils, fabriquer des meubles. L’art de la débrouille est ici une institution pour ne pas sombrer.

Un ami français m’expliquait qu’un jour un de ses collègues ivoirien avait perdu sa très modeste cahute suite à un incendie, et qu’il lui avait donné quelque chose comme 20 000 francs pour l’aider. A la fois si peu de chose, mais beaucoup pour survivre. Et une reconnaissance éperdue.

Cette forêt me rend mélancolique, tant de choses s’y sont passées pendant la colonisation et depuis l’indépendance. Ces dernières années, la parcourir était dangereux, on pouvait tomber sur des braconniers. Surtout que si l’on s’aventure dans ses taillis, en quittant la piste, tout peut arriver. On risque de s’y perdre, de se blesser et de faire une mauvaise rencontre. La signalétique est peu informative, il y a parfois une impression d’abandon, à moins que cela ne soit la volonté de rendre à la nature son côté primitif.

La piste ressemble parfois à un long tunnel végétal, une trouée dans un océan de verdure luxuriante dont les vagues empiètent sur nos pas avec ces racines impressionnantes qui s’enfoncent dans le sol.

Et si la vraie vie était là, dans un mode de vie plus proche de la nature qui ferait une place bien moindre à la finance, de celle qui détruit tout, qui enlaidit les paysages et asservit hommes, femmes, et aussi les enfants ne l’oublions pas, au nom d’un pseudo développement. En dépossédant les habitants de nombreux pays pour les plonger dans la dépendance et la misère. C’est aussi en partie vrai chez nous.

Un peu plus loin, nous rencontrerons des étudiants scouts de Côte d’Ivoire, aussi des lycéens et des collégiens en sortie pédagogique sur la préservation de la biodiversité et la découverte de la forêt.

Etudiants scouts

C’est aussi pour eux l’occasion de danser, de se retrouver dans une fête joyeuse dont les notes de musique semblent se déplacer dans un ballet effréné.

Un guide nous montrera des anciennes maisons coloniales, actuellement habitées, sans doute par le personnel d’entretien du parc. Elles sont très modestes. Rien ne semble avoir changé depuis leur construction.

Maison coloniale, Route de l’Inspecteur principal Martineau

Il serait intéressant de savoir ce que fut la vie de tous leurs occupants et de leur famille, le travail qui les occupait, leurs rapports avec les populations locales.

Face à la grande crise économique mondiale, dans les années 30, le gouverneur François-Joseph Reste de Roca (1879-1976) a cherché à développer la production agricole de la colonie de Côte d’Ivoire, afin d’accroître les approvionnements, de développer les cultures vivrières et les exportations. Il avait institué des journées agricoles, des foires d’exposition, avec concours.

Par des arrêtés, il y eut bientôt des journées du cacao, du café, de la banane. La première foire d’exposition eut lieu en 1934 à Abidjan, cela permit de récompenser par des primes les meilleurs exploitants agricoles, africains ou européens. Cela suscita une émulation entre producteurs.

Des concours d’éleveurs se tinrent à Korhogo au nord du pays et aussi à Bouaké, elles connurent un grand succès.

Le gouverneur lança aussi une politique de grands travaux, chemins de fer, hôpitaux, écoles, routes et notamment un pont de 250 mètres sur le Bandana, le plus grand de toute l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.).

Il réalisa un certain nombre de choses dans la forêt du Banco, une station de recherche, l’ouverture au public, la création de plus de 50 kilomètres de pistes, une piscine naturelle, un mini zoo. Il voulait en faire le Bois de Boulogne d’Abidjan.

Le conservateur des Eaux et Forêts Martineau a aussi été un acteur de la transformation de cette forêt. J’ai trouvé un panneau « route de l’Inspecteur Principal Martineau ».

Le gouverneur Reste eut cette idée lumineuse d’organiser une fête de l’enfance à Abidjan en 1934, première grande manifestation culturelle de grande envergure.

Le président de la Côte d’Ivoire, Houphouët-Boigny l’invita pour les festivités de l’inauguration du grand pont d’Abidjan en 1958.

Au travers de ces modestes maisons datant de la colonisation, on imagine sans trop de difficulté ce que fut la vie de tous ces africains, ces ivoiriens, placés dans une situation complètement inégalitaire. Mais les choses ont-elles tellement changé ?

Un plaque rappelle l’existence du gouverneur Reste.

Un peu plus loin, c’est l’Ecole forestière qui forme quelques élèves chaque année.

La fête pour toute cette jeunesse

Nous nous sommes faits photographier à leur demande par des élèves dans une ambiance joyeuse, et que j’ai essayé à mon tour d’inscrire dans quelques clichés. Merci pour m’avoir permis de photographier la lumière de tous vos regards, vous qui construisez la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui et de demain.

Au hasard des rencontres
L’espérance de l’Afrique dans le regard de ces jeunes filles

Ce fut une journée intéressante, baignée par la chaleur, un peu fatigante, au coeur d’une nature généreuse, riche, diversifiée, et avec des vestiges d’un système colonial qui n’en a pas fini de dérouler son histoire dans la société ivoirienne, entre un passé douloureux et un présent qui veut s’inscrire dans le futur.

La lumière de ce regard

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Grand-Bassam

Abidjan, le 5 février 2020

Murmures du passé, partir à la rencontre de la première capitale de Côte d’Ivoire…

Pour me rendre à Grand Bassam, au coeur de ce qui fut autrefois un comptoir de l’Afrique occidentale française, j’ai rejoint en taxi la gare de Bassam à Treichville située sur l’île de Petit Bassam, au milieu de la lagune. C’est un quartier en pleine effervescence, très populaire, où se brassent des populations originaires de plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest.

Treichville, gbaka

Treichville doit son nom au gouverneur français Marcel Treich-Laplène, on surnomme aussi ce quartier la cité du brassage, N’zassa. J’y ai rencontré une exubérance propre sans doute à l’Afrique, colorée par ses tissus, pleine de résilience, car il faut bien survivre avec une foultitude de petits boulots.

Vendeurs d’eau en bouteille ou en berlingot, de cacahuètes en bouteille, marchands de tissus, restaurants improvisés, beaucoup d’enfants qui aident leurs parents et dont on peut espérer qu’ils restent protégés par leur cercle familial. Tant de dangers les menacent.

Le long de la route pour aller à Grand-Bassam

Le gbaka, curiosité à prendre pour entrer dans le ventre nourricier du pays, au milieu des ivoiriens, pour tenter de les comprendre dans leur mode de fonctionnement. Sorte de grosse camionnette aménagée avec des fauteuils, sans doute des véhicules qui viennent d’Europe où ils étaient le plus souvent hors d’usage, et que des mains patientes, des ateliers locaux ont tenté de réparer. La grande, la belle Europe, surtout la France d’ailleurs, savent mettre en musique de jolies paroles généreuses, mais quand il s’agit d’exporter, on ne regarde pas au contenu ou à la qualité.

Celui que j’ai pris avait un trou dans son plancher. Moi qui suis si précautionneux sur la route, je me suis quand même lancé pour voyager jusqu’à Grand-Bassam. Des passagers ivoiriens m’ont mis en garde, ne pas sortir son bras à l’extérieur, faire attention quand on ralentit ou qu’on s’arrête, sous peine de se faire arracher son appareil photo ou son sac par la fenêtre ouverte.

A droite, la plage, le golfe de Guinée, des cocotiers avec les traces d’anciens bidonvilles détruits, autrefois habités par des « déguerpis », des sans-abris qui ont construit des maisonnettes de fortune et qu’un jour des pelleteuses sont venus chasser. La précarité, la violence sociale et économique qui marquent le paysage, la géographie, quand on a la chance d’avoir un guide qui décode ce qu’il est difficile de comprendre au premier abord.

A gauche, un quartier de « déguerpis » le long de l’aéroport, et que l’on a chassé récemment au petit matin, quand un jeune garçon ivoirien est décédé dans le train d’atterrissage d’un Airbus. Parce qu’il voulait partir en France, à la recherche d’une vie meilleure. Là aussi, je ressens cette fracture qui sépare les peuples.

Et bientôt, toujours sur la gauche des maisons en tôle, avec des gens attablés qui discutent. Des mosquées et des petites églises, souvent évangéliques sans que je sache à quel courant exact elles se rattachent. C’est dimanche, on sort, on fait la fête. Ce spectacle me fait penser à Germinal, quand les mineurs se font beaux et sortent, c’est jour de repos. Le monde n’a pas vraiment changé depuis la fin du 19ème siècle, c’est toujours la précarité, la violence des rapports économiques qui tend à imposer sa marque de fabrique.

En arrivant près de Grand-Bassam, on rencontre de part et d’autre de la route des petits magasins qui vendent des objets en bois. Il faut alors descendre et prendre un taxi.

Cette excursion est pour moi une véritable aventure, et comme je l’écris souvent, une plongée dans la matrice de la Côte d’Ivoire où se forgent les rêves, les aspirations de ce peuple si attachant.

Flânerie dans les rues de Grand-Bassam, dans le quartier France, visite du palais des gouverneurs où s’est installé le Musée National du Costume, passage devant l’ancien bâtiment de la Poste et de la Douane, également devant l’église avec un petit monument dédié aux missionnaires dont beaucoup ont succombé à la fièvre jaune. Murmure du passé, soupirs évanouis de ces hommes porteurs d’une foi qui serait peut-être maintenant désuète, mais ils croyaient en leur rôle messianique. Emportés par la maladie, leur nom nous interpelle, comme un témoignage de ce qui fut leur vie et, sans doute, de leur amour pour ce pays et ses habitants.

Palais des gouverneurs
Maison des artistes
Bâtiment Poste et Douane

Un dicton dit ici : « Les africains ont le temps, les blancs leur montre ». Peut-être faut-il prendre le temps pour goûter la vie, au lieu justement de se précipiter pour toujours engranger. Justement, ici je ne porte pas de montre, juste un bracelet en fine cordelette tressée obtenue au monastère de Koya-san, dans ce pays du Soleil levant que j’affectionne particulièrement. Le Japon et sa philosophie de vie ne me quitte jamais.

Monument élevé à la mémoire des missionnaires
Plaque commémorative

Je suis donc quelque part un africain. Un africain du nord certainement. Je retrouve ici ce parfum des peuples d’Afrique qui me rappelle si douloureusement l’Algérie.

Ici, les gens ont souvent peu de choses. Mais ils ont cette énergie que de nombreux français mériteraient d’avoir pour les sortir de leur léthargie, de leur pessimisme sans nom.

J’ai parfois l’impression de fouler une terre nourricière des rêves les plus fous, de ceux qui nous font avancer.

Cri pour la liberté

Escapade dans un restaurant en bord de plage, avec des paillotes, bien clos, frontière invisible entre ceux qui peuvent déjeuner ici, et tous les autres qui ne font que passer et n’y entreront peut-être jamais.

Tout près, un couple du Moyen Orient avec leurs enfants et leur « servante », ainsi que l’on appelle ici les employées de maison. Là aussi, frontière bien campée…

Le ciel était un peu cotonneux, blanc, la chaleur s’est emparée de chaque pore de ma peau, comme pour faire remonter de ma mémoire le sel de la vie, mais aussi le sucre du meilleur des choses.

A mon retour, le soir, en reprenant un gbaka pour rentrer à Abidjan, un habitant du quartier m’a interpellé : « Bonjour le Blanc ». Je me suis arrêté, et je lui ai serré la main pour le saluer. Il m’a remercié. Télescopage de deux mondes qui, au lieu de se méconnaître, devraient tisser, que dis-je, tresser des liens pour mieux se comprendre et se métisser.

Me voici au seuil d’une vieillesse qui éloigne les possibles, rend toujours tout plus difficile.

Mais je ne veux renoncer à rien, sauf à l’immobilisme et au repli sur soi. Pourquoi ? Peut-être au nom de tous les miens qui ont disparu dans le grand sablier du temps, et sûrement au nom de mon oncle Gilbert, disparu à l’âge de 18 ans à Oran de la fièvre thyphoïde. Sa mort a ravagé la vie de mes grands-parents paternels.

Cadeau ultime de la vie, ma grand-mère Françoise a pu me connaître, me prendre dans ses bras avant de décéder un an plus tard.

Je ne veux aussi renoncer à rien de mes rêves, pour la mémoire de ma mère qui n’a pas eu la vie qu’elle méritait.

Je voyage toujours en pensant à eux.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯