Abidjan, la vie au quotidien…

Je ne me lasse pas des rues d’Abidjan. Elles sont étonnantes, pleines de vitalité, toujours prêtes à relever les défis de la vie quotidienne, pas toujours très facile pour ses habitants.

On y rencontre sur le bord des routes des petits métiers, des vendeurs de berlingots d’eau, de bananes, de fruits exotiques, de vaisselle, d’une foultitude de petits objets de la vie quotidienne. Les femmes portent très souvent les marchandises sur une sorte de petit coussin bien ancré sur leur tête. C’est assez impressionnant de les voir ainsi avec une bouteille de gaz haut perché, sans qu’elles semblent en souffrir.

Le monde occidental est d’une candeur assez épouvantable et se gargarise, la France en particulier, de lutter contre le réchauffement climatique, la pollution, les accidents de la circulation. Et pourtant, il exporte ici les voitures automobiles dont il ne veut plus chez lui, des modèles anciens, cabossés, hors d’âge, qui polluent et qu’il doit certainement revendre bien cher. Il n’y a pas de petits profits pour les grands carnassiers.

Dans une économie de survie pour de nombreux habitants, là où les transports publics sont soit inexistants, soit trop peu nombreux, être chauffeur de taxi permet certainement de surnager pour ne pas couler. On trouve ainsi les taxis rouges individuels, et les taxis jaunes collectifs. Je prends essentiellement les jaunes, ils sont moins chers et permettent de partager un parcours avec les gens du pays.

Le voyage, c’est aussi sortir des sentiers balisés, partir à la rencontre des autres.

Et puis, au hasard de ces moments où on ne reste pas dans l’entre-soi mais, au contraire où on cherche à comprendre, et qui sait, à aimer le pays qui nous accueille, on apprend des mots, des expressions inconnues chez nous. Une langue parfois savoureuse qui fabrique aussi la langue française. Car celle-ci n’est pas l’apanage des seuls français, c’est devenu une langue universelle. Et la Côte d’Ivoire, dont la langue française est la langue officielle, est un pays qui enrichit de par ses expressions et ses mots notre langue.

Akwaba veut dire bienvenue. C’est un mot que l’on rencontre souvent, que j’ai entendu à mon arrivée.

Avez vous un jeton ? C’est à dire avez-vous de la monnaie. Il est parfois difficile de trouver ici de la petite monnaie quand on casse un billet et quand on prend un taxi. C’est une question qu’on rencontre fréquemment. Aussi, j’essaie toujours d’avoir des jetons sur moi pour faire mes courses ou pour prendre un taxi.

Samedi dernier, j’ai appris une belle expression : faire le rang. C’est à dire faire la queue. En Algérie, pays de mon enfance, on disait faire la chaîne ; j’ai retrouvé cette expression dans le livre d’Albert Camus, « Le Premier Homme ».

En Algérie, on utilisait aussi une expression originale pour demander à une caissière si elle avait une poche, un petit sac afin d’y mettre ses provisions : avez vous une bourse ? Je vous laisse imaginer la réaction de la française de France à qui on demande si elle a des bourses. Et c’était une expression que l’on utilisait à Alger et dans toute l’Algérie.

Mais revenons à la Côte d’Ivoire, ne nous laissons pas distraire par ces réminiscences du passé.

Yako, veut dire désolé pour vous, rétablissez-vous bien. C’est un mot qui exprime la compassion.

J’entends tous les jours l’expression, ça va bien chez vous ? Parce que si l’on veut savoir si tout va bien chez quelqu’un, il faut aussi s’enquérir de tout ce qui entoure la personne que l’on salue, et au premier chef, sa famille.

Samedi, j’ai acheté à la gare routière d’Adjamé, quartier d’Abidjan, un ticket de bus. Je donne mon billet de la main gauche et là, je remarque le visage courroucé de l’employé. On m’a expliqué qu’ici, on utilise la main droite, main apparemment plus bénéfique que la gauche.

Les voyages, c’est le sel de la vie, ce qui peut nous rapprocher des autres et de leur humanité.

Mes voyages, c’est ce qui me permet de rester dans le mouvement, dans le rapport avec les autres. Et si lors de mes nombreux et lointains voyages, je ressens souvent le poids d’une certaine solitude, c’est le prix à payer pour découvrir la réalité intrinsèque du monde.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

L’Algérie retrouvée

Abidjan, Cocody, 18 janvier 2020

Journée étrange que ce samedi 18 janvier, 67ème anniversaire de ma naissance.

La dernière fois que j’ai eu mon anniversaire sur cette terre africaine, c’était en Algérie, à Alger précisément, en 1963. La guerre d’Algérie s’était terminée 6 mois plus tôt dans le fracas et la fureur. Des centaines de milliers de pieds-noirs s’étaient rués par avion, par bateau vers la mère patrie qui pouvait être plutôt nommée comme une marâtre, puisque certains français de France auraient bien aimé les abandonner sur leur terre natale. En oubliant que l’Armée d’Afrique, composée des peuples coloniaux de l’Empire et aussi des français d’Algérie, étaient venue en libératrice pour débarquer sur les plages de Provence. Cet accueil à reculons est souvent resté dans notre mémoire, en dépit de notre rage à tout reconstruire sur cette terre de France. Peut-être parce que nous voyons comment notre pays a tant de mal à accueillir les étrangers, à les intégrer.

Journée particulière qui me ramène à l’enfance. Nous habitions alors à Alger, rue Denfert Rochereau, près de la rue Michelet, depuis sans doute l’été 1962. Mes parents ont disparu et nous avons peu parlé de cette période. Mon père était rentré en France pour soigner une primo-infection.

Mon frère et moi souffrions aussi de ce même mal, mais c’était moins grave, nous pouvions donc nous faire soigner à Alger. Seule ma mère avait échappé à la maladie.

Ânes dans la Casbah d’Alger – voyage en Algérie en mars-avril 2019

Ma mère m’a très certainement confectionné un gâteau d’anniversaire, à moins qu’elle ne l’ait acheté à la pâtisserie s’il en restait encore, avec un repas bien savoureux comme elle savait les faire, avec quelques cadeaux, j’imagine des livres. Je raffolais des œuvres de Jules Verne. Il me faisait voyager près des chutes du Zambèze, dans les profondeurs des forêts africaines, auprès de tribus dont le mode de vie me fascinait.

Le temps s’enfuit, il emporte tout, nous laisse à nos souvenirs. Mais tous nos disparus ne sont jamais très loin par l’amour qu’ils nous ont donné. C’est peut-être cela qui me porte, me pousse à voyager, à retrouver ces odeurs, ces saveurs de l’enfance.

J’écris aussi pour que notre histoire singulière sur la terre africaine, en Algérie, ne s’oublie pas complètement, et qu’elle nous accompagne sur le chemin de notre humanité.

Car si l’aspect barbare de la colonisation est très souvent méconnue, en particulier à ses débuts avec les enfumades du Dahra, de Ténès, et dans tant d’autres moments de l’histoire de la guerre de conquête où la France a dépouillé ses habitants au profit essentiel de grands financiers, ce qui nous unit aux Algériens, c’est l’amour de cette terre, la joie d’avoir pu la fouler, d’y avoir vécu, le bonheur d’y être né.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Voyage au coeur de l’humain…

Abidjan, le 14 janvier 2020

Voyager pour découvrir, pour s’intéresser à la différence, parfois pour s’interroger sur la trajectoire d’autres peuples, afin de mieux comprendre ce qui nous sépare des autres, mais aussi ce qui nous rassemble. Car l’humain est un…

Hier soir, j’ai changé de trottoir en allant faire mes courses, ça me semblait intéressant de voir de l’autre côté du boulevard les petits jardins où s’affairent des vendeurs pour proposer leurs plantes, leurs fleurs aussi. Cela dégage une odeur printanière, apaisante. C’est un jardin éphémère qui peut permettre à certaines populations de vivre.

J’ai traversé, fait une centaine de mètres et brusquement, j’ai rencontré sur le côté le regard un peu perdu de deux petits garçons, d’environ 6 et 9 ans, apparemment occupés à garder tous ces pots offerts au regard des passants.

Ils m’ont regardé avec ce qui me semblait être une certaine détresse, du moins c’est ainsi que je l’ai compris, ou interprété. Ils étaient seuls, debout. Ils m’ont suivi avec leurs yeux d’enfants qui auraient bien aimé aller jouer ou prendre leur goûter. Mais il n’y avait rien de cela, simplement deux solitudes dans cette grande ville affairée, où l’on rencontre une foultitude de taxis. Des taxis rouges individuels, des taxis jaunes collectifs que des milliers de gens empruntent tous les jours.

J’ai continué mon chemin, un peu désemparé par ce que je percevais. La dureté de la vie, où il faut se battre pour survivre, ramener de quoi manger. Pour le reste, j’imagine que tout était à l’avenant pour eux. Il n’est qu’à voir l’habitat précaire que l’on rencontre le long des routes. 

Certains enfants aident leurs parents, ont des petits boulots en plus de l’école, ou qui sait, parfois des petits boulots tout court. Distribuer les journaux, de l’eau le long des grands voies routières comme je l’ai vu en rentrant chez moi, et c’est parfois dangereux de s’infiltrer dans le trafic quand les voitures ralentissent pour cause de bouchon, et repartent quand la circulation reprend. Garder des plantes, laver des voitures, cirer des chaussures, vendre de la menue vaisselle, la liste est longue et affligeante pour le devenir de ces enfants.

Que faire ? Leur sourire, leur témoigner de la sympathie, échanger un regard, leur montrer notre humanité. Peut-être aussi, surtout oui je pense, apporter notre modeste contribution par notre engagement pour véhiculer des idées qui peuvent être reprises par les adultes d’ici, afin que les choses changent.

Pour que la vie s’humanise, pour que les rêves chantent, aient des couleurs et dessinent un monde où chacun aura sa place.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

L’humanité est-elle un homme ?

Nous vivons encore sous le poids de cette culture plus que millénaire du triomphe sans vergogne de l’homme, qui n’a cessé de mettre sous son joug la moitié de l’humanité, celle de la femme, et qui ramène tout à lui, à sa lignée, remontant en cela toute la chaîne des générations jusqu’à l’apparition du premier homme. Et il n’y avait pas de femme ?… Tiens donc.

C’est peut-être là le grand malheur de l’humanité, plus exactement des hommes qui se sont coupés de leur autre moitié, les femmes, les reléguant à n’être que leur auxiliaire, les niant dans leur intégrité de membre à part entière de la communauté humaine. Sinon, comment pourrait-on expliquer l’ostracisme qui les frappe encore dans de nombreux domaines, politique, économique, social… Les soumettant à une situation inégalitaire. Où l’homme reste le maître des situations de pouvoir.

C’est ce que nous apprennent et nous confirment les voyages, toujours cette prétention des hommes à vouloir régenter les rêves, les aspirations des femmes, à en faire leur chose.

Ainsi, comment comprendre aussi que dans la religion catholique qui se veut pourtant universelle et fraternelle, les femmes soient exclues de la prêtrise ? Et que l’on interdise aux prêtres de prendre femme, comme si celles-ci pouvaient les détourner de leur engagement, comme si elles étaient intrinsèquement un péché… Les théologiens nous expliqueront avec moult arguments les fondements de la doctrine de l’Église en la matière. Mais rien ne pourra justifier que la femme ne soit pas l’égale de l’homme, y compris dans ce domaine. Celui de la prêtrise.

Je pourrais encore en écrire beaucoup sur ce sujet.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

Akwaba

On trouve partout ce mot en Côte d’Ivoire, bienvenue ; c’est un peu comme le 歡迎, 欢迎 huānyíng à Taïwan ou en Chine. Une façon de vous accueillir, d’ouvrir les portes pour que vous vous sentiez bien.

C’est vrai que lorsque l’on est un étranger, tout est plus compliqué, la langue, la culture, le mode de vie, le climat, les relations humaines.

Akwaba, j’aime ce joli nom empli de bienveillance pour accueillir tous les étrangers qui arrivent en Côte d’Ivoire.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

Côte d Ivoire

Le voyage, c’est pour moi une terre d’aventure, sortir de sa vie quotidienne bien rangée . Avec ces pavés à l’ancienne qui balisent un chemin connu, afin d’oser partir sur des chemins de traverse, peut-être même, qui sait, non cartographiés.

A notre époque si connectée, nous adorons tous savoir où l’on va. Et nous avons le plus souvent perdu le sens de l’inconnu, du risque. De la joie de découvrir ce que l’on ne connaît pas. Pas encore…

Vivre, c’est oser. Oser là où les autres ne vont pas, où l’on n’a jamais été, ou si peu. Vivre, c’est sortir de son univers feutré, où tout est connu, répertorié. Vivre, c’est arpenter le monde, mais par forcément des contrées lointaines, c’est parfois découvrir sa région, sa ville, en interrogeant l’architecture qui nous entoure et cette vie quotidienne que l’on avait fini par ne plus voir.

Si j’aime tant voyager, découvrir, m’intéresser aux autres, c’est aussi en raison de l’exil qui m’a frappé à l’âge de 10 ans, quand il a fallu que j’abandonne mon pays natal, l’Algérie. J’ai appris, enfant, ce qu’était la perte.

Le voyage, c’est ce qui me permet de retourner aux sources intimes de mon histoire, celles d’un homme déraciné, qui retrouve dans tous ces pays lointains, un peu des premières joies de son enfance.

Destination Abidjan, sur un avion d’Air Portugal. Suprême luxe pour moi, boire un verre de vin blanc pendant le voyage ; c’était un vin Porca de Murça.

Et me voici donc en Côte d’Ivoire, dans cette Afrique dont je rêvais déjà enfant, et que je découvrais au hasard de mes lectures. J’ai adoré les romans de Jules Verne qui me faisait parcourir la Terre entière, et en particulier « Un Capitaine de quinze ans ».

J’ai posé le pied sur cette terre ivoirienne début janvier. Curieux de tout ce qui se rapporte à la culture de ce pays, à son histoire, et avant tout à ses habitants.

Mes premières impressions, un dépaysement total, le rythme de vie toujours très soutenu à Abidjan, les couleurs, les senteurs, cette végétation luxuriante qui est partout, les jardiniers le long de certains boulevards, la gentillesse de ses habitants et l’art de se débrouiller pour faire vivre la famille. Aussi une grande générosité et l’envie de développer le pays.

Jardiniers le long du boulevard François Mitterand, des îlots de fraîcheur

Je découvre la chaleur parfois suffocante quand souffle l’harmattan, ce vent que l’on rencontre en Afrique de l’Ouest, très chaud dans la journée, plus froid la nuit, très sec. Il provient du Sahara et il est chargé de sable. La luminosité du ciel devient alors très forte, avec un ciel parfois blanc. J’ai l’impression que le jour se lève ici très rapidement, le passage de la nuit à la lumière est alors rapide.

Cette nuit, il est tombé une forte pluie, dense, presque violente. Le ciel était littéralement habité par des éclairs qui déchiraient le ciel. La foudre n’est pas tombée très loin. L’immeuble où j’habite, tout près de l’avenue François Mitterand à Abidjan, a une toiture constituée de plaques qui semblent être en zinc. Cela crépitait de façon étourdissante. On se sent alors très petit devant ces forces de la nature. C’était vraiment impressionnant. Ce matin, la terre était plutôt sèche malgré la quantité très importante d’eau qui est tombée pendant plusieurs heures.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

Conte des temps modernes

Nous ne sommes rien

Que les fils de nos pères…

Proverbe du pays touareg

Voici un petit conte des temps modernes où la sophistication croissante de nos sociétés dispute aux traditions millénaires l’âme de l’humanité…

Nous sommes en pays touareg. Une caravane doit bientôt s’élancer dans les dunes du désert pour sacrifier à ce rite tant de fois accompli, rejoindre la grande oasis voisine pour commercer. Faire du troc, vendre, acheter des marchandises bien sûr… Mais, par dessus-tout, se métisser aux autres dans la découverte sans cesse renouvelée de cultures différentes, d’objets inédits porteur d’une approche inconnue sur la vie. Les objets ne sont-ils pas le prolongement de nous-mêmes ?…De ce que nous portons en nous ?

Tout ce monde est fébrile à cette idée de départ. C’est l’excitation face à l’aventure. Il y a a toujours une part d’inconnu à s’élancer dans le désert pour rejoindre cette grande oasis pourtant bien connue, mais où l’avenir n’est nullement écrit. C’est l’alchimie de la vie, le mystère des rencontres. Tant de destins se sont noués sur ces routes.

Mais, peu avant le départ, des cris fusent parmi les caravaniers. Certains sont arrivés avec leurs engins des temps modernes dont les moteurs rugissent à chaque accélération, défonçant toujours plus les pistes empruntées par les dromadaires lourdement chargés. La plupart des marchands refusent la cohabitation de l’animal et de la machine qui rompt l’harmonie de cette nature restée sauvage.

Afin de régler cette querelle des anciens et des modernes, le fils du chef caravanier propose d’aller interroger un vieil ermite un peu fou, qui s’est réfugié dans une grotte à une journée de marche.

Cris, vociférations de certains…

-Que de temps perdu pour le commerce !

-Balivernes que ces dromadaires !

-Il faut être moderne… De son temps…

-Nous arriverons plus vite à destination qu’avec toutes ces bêtes dont il faudra en plus s’occuper pendant tout notre voyage ! Que de fatigue en perspective !

Mais le chef caravanier se range au conseil avisé de son fils bien-aimé. Le lendemain, très tôt dans la nuit, ce dernier partira avec plusieurs de ses cousins pour interroger l’ermite. Avec une offrande pour le remercier. Ainsi en est-il décidé.

Très tôt dans la nuit, c’est le départ du petit groupe pour rejoindre l’ermite. A dromadaire, puis à pied. Pour arriver face à la montagne où il s’est réfugié depuis de nombreuses années. Le ciel est noir avec une multitude d’étoiles qui brillent comme au premier matin du monde… Ce sont les petits lampions de la vie qui accompagnent l’humanité depuis les origines… Mais c’est aussi le temps des interrogations, celui de deux heures après minuit, trois heures avant l’aube, le temps du doute quand l’obscurité est encore là avec son cortège de fantômes et sa vacuité. Croire dans le jour qui ne saurait tarder, mais qui se fait attendre et désirer. C’est peut-être la raison pour laquelle les hommes ont inventé tous ces dieux qui peuplent leurs songes depuis des temps immémoriaux, afin de se prémunir du vide sidéral qui ne répond pas à leurs attentes et à leur espérance.

Quand le soleil lentement, avec timidité entreprend sa renaissance, c’est aussi le coeur des hommes qui reprend les couleurs de la vie.

Un peu avant la fin de l’après-midi, fatigués, fourbus, mais plein d’espoir, les voici devant l’ermite absorbé et en pleine contemplation. Le fils du chef de la caravane dépose à ses pieds une offrande.

L’ermite les écoute longuement et, après un instant de silence, leur murmure : « Nous ne sommes rien que les fils de nos pères et… ». Le groupe est tellement extasié à l’énoncé de sa réponse qu’il se retire vivement, n’entendant pas le reste de la phrase.

Au retour, ils se retrouvent auprès du chef de la caravane pour lui apporter cette réponse tant attendue. Mais sa fille, sa fille chérie aux yeux étincelants, à la peau mate et délicate avec ce grain serré si particulier, à la chevelure épaisse et ondulée, aux épaules déliées, sa fille, l’amour de sa vie depuis le jour de sa naissance à l’ombre des palmiers, lui murmure doucement : « …et de nos mères ».

Et la caravane partira le lendemain simplement composée de dromadaires, répondant en cela aux traditions ancestrales.

Car à trop vouloir gagner du temps, à trop sacrifier à la cupidité du gain, toujours plus pour avoir encore plus, sans trop savoir dans le fond pourquoi, l’homme moderne finit par perdre son âme, et se coupe à la fois de la nature et des autres.

Mais il faut rendre à César ce qui lui appartient.

Le proverbe du pays touareg que j’ai cité est bien le bon proverbe.

« Nous ne sommes rien

Que les fils de nos pères… »

On voit qui sont nos pères. Mais rien de ce qu’a murmuré la fille du chef caravanier ne nous est parvenu, le vent du désert ayant emporté au loin ses paroles qui se sont égarées dans le sable des dunes. Et les hommes ont oublié cette vérité première…

Pourtant, une étoile du désert m’a soufflé au coin de l’oreille, comme la fille chérie du caravanier l’a fait auprès de son père : « …et de nos mères ».

Je complète donc ce beau proverbe touareg :

« Nous ne sommes rien

Que les fils de nos pères

Et de nos mères… »

Ce pourrait être un beau sujet de philosophie pour réconcilier les deux moitiés de l’humanité, les hommes et les femmes…

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

Urgence dans tous ses états…

La Terre en état de surchauffe climatique avec des incendies catastrophiques en Australie, aux Etats-Unis et ailleurs ; le niveau des océans qui s’élève dangereusement et menace d’engloutir des îles dans le Pacifique et les côtes de nombreux pays ; une sécheresse mondiale qui s’installe durablement avec une raréfaction des pluies et parfois des inondations meurtrières, inhabituelles ; les lacs qui se dépeuplent de toute vie marine comme dans le Po Yang Hu en Chine.

Et également une violence entre peuples, la montée d’une intolérance qui exclut et pousse à la confrontation sanglante.

La guerre de l’eau, la monétisation, la spéculation d’une ressource appartenant à l’Humanité toute entière..

Des territoires devenus inhabitables pour des centaines de milliers d’années, à Tchernobyl en Ukraine, à Fukushima au Japon en raison de catastrophes nucléaires toujours plus graves ; le rejet d’eau radioactive dans le Pacifique qui contamine toute la chaîne alimentaire, sans que cela n’émeuve grand monde.

Où va donc l’humanité, si ce n’est vers un néant qu’elle se construit pas à pas, sans prendre conscience qu’elle pourrait se détruire par l’arme nucléaire, par le réchauffement climatique, par l’appauvrissement grandissant de populations.

Pourrons-nous un jour encore voyager sur notre planète de plus en plus dégradée de par la destruction de notre environnement ?

Serons-nous encore sur cette Terre dans quelques années si nous continuons à tout détruire, à nous détruire ?

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

Miyajima, Japon, ce tori survivra t’il à notre folie de destruction ?

LA SENIORITE


Les chemins de la soixantaine sont sans doute parmi les plus ardus et ingrats de la vie, sentiers semés d’embûches et à l’horizon désormais incertain. La ligne de crête qu’ils empruntent côtoie un abîme inquiétant, celui de la vieillesse inéluctable.

Chacun s’efforce d’y avancer à son rythme, s’aventurant parfois, au gré de son parcours, sur des pistes étroites qui se découvrent, pour déboucher, qui sait, sur des clairières où les choses de la vie semblent alors prendre des couleurs inattendues…

Entre une jeunesse ardente aux futurs prometteurs, et une vieillesse bien trop souvent tombée, sous le regard des autres, dans un fossé stérile, enchâssée dans une impasse, se situe ce que j’appellerais la « séniorité », en transformant le sens initial de ce mot. La séniorité, cet âge ultime pour rester dans le mouvement, la créativité, s’inventer un nouvel avenir, parfois à contre-temps de son propre passé, malgré le temps qui se rétrécit bien trop vite.

C’est peut-être de l’inconscience que de s’essayer à ouvrir d’autres portes, à un âge où elles se referment sans que l’on n’y puisse grand-chose, à moins tout simplement d’être porté par une résilience qui prend sa source aux racines les plus profondes de son être.

Voyager dans des aventures au long cours, s’éveiller à la beauté de paysages et de cultures que l’on ne connaît pas vraiment, rencontrer des inconnus dans un échange fructueux ; ou tout simplement découvrir à nouveau les joies simples de la vie, son quartier, sa ville en renouvelant son regard sur les choses. A chacun sa liberté !

Voilà qui peut ensemencer nos vies d’énergies inattendues et nous donner de la force face à notre propre vieillesse. Avec ce regard attentif, bienveillant, curieux qui pousse sans cesse à apprendre pour, au soir de notre vie, mieux comprendre et aimer ce monde dans lequel nous sommes ce maillon si fragile, et pourtant si essentiel entre les générations qui nous ont précédés et celles qui nous suivront…

† Gilbert Sanslaville 桑吉伯

National Museum of Modern and Contemporary Art, Korea29 mai 2018, « Abstractions« , quand l’aventure débute dans l’esprit de chacun



Arrival in Tokyo – Arrivée à Tokyo

Mercredi 25 mars 2015 – 2015年3月25日,星期三

Réveil vers 11h20 heure de Tokyo. J’aurai dormi moins de trois heures. Nous survolons ce qui doit être le sud de la Sibérie. Le sol est gelé ; c’est un spectacle magnifique que je filme avec ma petite caméra. Miracle de la technique qui permet de partager avec les autres une émotion forte.

A mon réveil je me sens très fatigué mais cela s’estompe lentement. Mon regard accroche une rivière qui serpente avec paresse, je m’aperçois bien vite qu’elle est gelée.
Je ne suis jamais allé aussi loin à l’est. C’est un spectacle extraordinaire que mes yeux contemplent jusqu’à la ligne d’horizon qui se perd entre terre et ciel, épinglée par la course des nuages. Nous sommes à 10 668 mètres, haut, si haut qu’un sentiment de plénitude m’étreint.

14 heures : nous passerons en fait très loin de la ville chinoise de Shenyang où résident mes amis chinois et que je reverrai dans quelques mois à Dalian lors de mon voyage en Chine. Nous allons bientôt survoler la ville russe de Khabarovsk. Le temps est dégagé. Les autres passagers semblent se réveiller, l’avion s’anime tout doucement. Une hôtesse nous amène une petite serviette blanche pour nous humidifier le visage et nous essuyer les mains.

Je commence à remplir la « disembarkation card for foreigner » et la « Customs declaration ».
L’avion se dirige vers la mer du Japon que je confonds au début avec l’océan pacifique. Mais non, nous nous dirigeons bien vers la mer du Japon. Que de chemin parcouru depuis la vieille Europe.

Le petit déjeuner s’annonce avec un verre de jus d’orange. Je me sens brusquement en appétit ce matin et je choisis un petit déjeuner à la japonaise avec du « rice porridge with chicken breast and vegetables ». Le temps est magnifique, le ciel très bleu à l’unisson de la mer et je ne sais plus très bien parfois où se situe leur frontière.

J’ai envie de tout connaître du Japon, ses traditions séculaires mais aussi son modernisme échevelé, ses cerisiers en fleurs qui sont, je le pressens déjà, un hymne à la vie pour chasser le vent d’hiver et célébrer les noces des retrouvailles du pays tout entier avec le printemps qui s’annonce.

Je discute avec deux voyageuses françaises qui sont assises derrière moi.

Nous allons bientôt arriver au-dessus de l’archipel et nous devrions passer tout près de Nikko. La mer du Japon est saupoudrée de petits nuages, flocons qui s’épaississent par endroit, offrant un paysage moutonné. On y découvre des vallées qui se creusent jusqu’à la surface de l’eau. C’est un paysage magnifique que je ne me lasse pas d’admirer.

Au-dessus de la mer du Japon saupoudrée de nuages

15h37 : nous voici au-dessus de l’archipel du Japon, enfin ! Le Japon est sous mes pieds. Je réalise un rêve vieux de trente ans dont je me suis longtemps demandé si je le vivrais un jour. La couverture nuageuse est impressionnante. Je devine parfois, entre deux nuages, un coin de vallée.
Nous amorçons notre descente sur Tokyo. Pression sur les tympans. Le Japon est enfin à portée de main.

Nous avons quitté l’altitude d’un peu plus de 10 000 mètres pour descendre à 3000 mètres. Tokyo est là avec ses gratte-ciels, ses maisons, ses parcs, sa rivière Sumida ; c’est une immense agglomération bâtie sur le bord de l’océan pacifique, accrochée à l’île de Honshu.

Atterrissage à Tokyo Haneda

16h20. Nous venons de nous poser sur l’aéroport de Tokyo Haneda, altitude 4 mètres. Il fait 12 degrés à l’extérieur.
Je vais fouler dans quelques minutes l’archipel du Japon et sa capitale Tokyo.

Je vais bientôt fouler la terre japonaise.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯