COVID-19, DETTE PSYCHOLOGIQUE ET PSYCHIATRIQUE

La crise de la Covid-19 frappe notre société de façon très insidieuse, elle s’est étendue depuis plus d’un an à la planète entière, emportant tous les pays du monde dans une crise sanitaire, économique et sociale sans précédent. Dans ce que l’on peut aussi appeler la nouvelle dette psychologique et psychiatrique du siècle

DEPENDANCE ET PENURIES

Cette crise montre aussi que nos Etats, pour qui le libéralisme à outrance était l’alpha et l’oméga, se sont affaiblis par une dépendance extrêmement forte vis-à-vis de pays lointains, aux coûts de fabrication moindre. Calculs à courte vue. Pas de stock, flux tendus, toujours sur la corde raide, à la merci d’une crise ou d’intentions belliqueuses d’autres Etats.

Déjà pour les médicaments, les pénuries s’étaient installées depuis plusieurs années. J’en sais quelque chose, parce qu’il m’a fallu attendre plusieurs mois pour un vaccin ; ce que l’on me donnait comme explication était « tous les fournisseurs sont en rupture de stock ». On peut penser que leurs profits ne connaissaient pas, eux, de rupture, surtout lorsque l’on observe leurs cours de bourse et les dividendes versés aux actionnaires qui vont souvent de pair avec le dégraissage des emplois sous couvert de compétitivité.

Pour les malades du cancer, quand le traitement doit s’interrompre parce que les molécules qui pourraient sauver leur vie ne sont plus fabriquées en France et que les firmes pharmaceutiques sont aux abonnés absents, c’est le pot au noir. Et parfois la mort au bout du chemin.

Délocaliser pour un maximum de profit au détriment de la santé, voilà le résultat de nos politiques publiques qui n’ont pas su défendre notre indépendance nationale et européenne. Avec la destruction d’emplois dans nos pays, et le déficit de nos régimes de sécurité sociale et de nos caisses de retraite, puisqu’il y a de moins en moins de cotisants.

En France et partout en Europe, l’indépendance nationale est devenue un leurre puisque nous dépendons de l’extérieur pour des produits aussi essentiels que les médicaments, ces fameux masques et ce gel hydroalcoolique qui nous ont tant fait défaut au début de la pandémie. Et maintenant les puces électroniques, et aussi quantité de matériaux essentiels à notre vie quotidienne et à notre développement économique.

On a su fabriquer la bombe atomique, mais on a abandonné à d’autres la fabrication de produits essentiels à notre existence. Question de priorité et de valeur. On a confisqué aux citoyens de nos pays leur liberté dans tous les sens du terme, dépendance vis-à-vis de l’extérieur et confinement pour remédier aux conséquences des pénuries, fruit de politiques libérales à très courte vue.

Les déficits se creusent, les Etats dépensent à juste titre sans compter pour ne pas sombrer dans des abîmes sans fond qui risqueraient d’emporter nos démocraties et nos libertés.

To dream a little, JAPAN Kanazawa, Spring 2015

DETTE PSYCHOLOGIQUE ET PSYCHIATRIQUE

Mais a-t-on pris à sa juste valeur la dette psychologique et psychiatrique qui est de notre responsabilité collective face à une jeunesse privée le plus souvent d’école depuis de long mois. A un âge où l’étude est essentielle, dans un cadre scolaire et extra-scolaire qui permet de s’intégrer à un réseau social où les jeunes développent la relation avec les autres.

Des salles de classe vides pendant le confinement, remplacées par des classes virtuelles, où les élèves essaient de suivre leurs apprentissages par écran interposé. Mais tous ne sont pas bien équipés et n’ont pas toujours les ressources familiales pour les accompagner.

Des étudiants confinés dans leur petite chambre universitaire ou leur appartement de dimension réduite, loin de leurs camarades. Finies les sorties, les virées au café, au cinéma ou au théâtre.

Terminés les petits boulots pour près de la moitié des étudiants qui finançaient ainsi leurs études. Et pour pouvoir survivre, nombreux sont ceux qui dépendent désormais des associations d’entraide pour pouvoir tout simplement manger.

Je suis choqué de voir tant de jeunes faire la queue pour avoir un colis alimentaire. Mais comment peut-on accepter ça, en France, dans notre pays qui se situe parmi les dix pays les plus riches au monde ?

La santé. Vaste sujet. Un hôpital public soumis depuis des années à une pression financière ininterrompue pour limiter les coûts, pour rationaliser. Ah, le joli mot ! Maîtriser les coûts quand, dans le même temps, la fiscalité se fait toujours plus inégalitaire au détriment des populations les plus défavorisées, les plus fragiles, et aussi de ce que l’on appelle les couches moyennes de la société.

Le résultat : des malades qui n’ont pas pu et qui ne peuvent pas se faire soigner pour leurs pathologies pendant cette crise sanitaire. Déprogrammation d’opérations, difficultés pour des examens de contrôle, perte de chance face à la déferlante de la Covid-19 qui a tout emporté. Et ces besoins de suivi psychologique quand le personnel médical et infirmier ne peut plus tout assumer.

N’oublions pas tous ces salariés, jeunes ou moins jeunes, qui travaillent à distance et se trouvent coupés de leur milieu professionnel, familial et amical. Dans une détresse psychologique de plus en plus prégnante.

Quant aux « vieux » enfermés dans leur Ehpad, quelle tristesse de terminer ainsi leur vie, le plus souvent isolés, par manque de personnel. Avec leur famille absente car interdite de visite. Des « vieux » enfermés pour les protéger, alors même que notre société les a abandonné depuis bien longtemps, lorsque l’on voit qu’un grand nombre d’entre eux vit avec si peu de moyens.

Et pour toutes les personnes décédées de la Covid-19, a-t-on oublié l’importance de ces rites immémoriaux qui permettaient aux vivants d’accompagner leurs disparus. Quelle violence d’avoir désespéré tous ces mourants en leur confisquant leur propre mort, en les laissant seul face à eux-mêmes, dans leur extrême solitude. Et en fragilisant les vivants, les privant de ces derniers instants.

Le scandale aura été de les laisser seuls dans les derniers moments de leur vie, sans accompagnement, loin de tous leurs proches.

LA NOUVELLE VAGUE PSYCHIATRIQUE

Les vagues de diffusion du virus sont désormais accompagnées par une vague psychiatrique non moins redoutable et sans précédent. C’est une vague immense, un tsunami, un puits sans fond.

Des millions de gens de tous milieux, de tous âges sont affectés par cette crise inimaginable que certains avaient pourtant prévue.

Aux Etats-Unis, en 2009 un rapport de la CIA avait annoncé et anticipé une crise sanitaire liée à une pandémie mondiale. Mais nos « élites », y compris en France, n’ont rien voulu voir, ni entendre, ni savoir. Et ce sont souvent les derniers de cordée qui sont à la peine….

Cette dette psychologique qui se transforme pour de nombreuses personnes en dette psychiatrique atteint chacun d’entre nous à des degrés divers. La rembourser, ce serait aider tous ceux qui en ont besoin pour reprendre pied, pour reprendre goût à la vie, faire de nouveaux projets dans une bienveillance collective.

Et aussi imaginer d’autres modes de déplacement, une façon différente de travailler, d’habiter, de faire de la politique, de penser enfin sur le long terme. En cessant de maltraiter la nature et le monde du vivant, en cessant d’empoisonner les mers, les océans, l’air et aussi la terre. En luttant enfin contre le réchauffement climatique ! Car la planète Terre continue inexorablement de se réchauffer.

Beauty of the world, Abidjan, beginning of 2020

Nos sociétés seront-elles capables d’éponger cette nouvelle dette ? C’est le défi qui nous est lancé !

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

UN PONT SUR L’HORIZON

Il y a quelques jours nos vies ont changé, et cela a commencé comme un mauvais rêve.

Dans la nuit profonde et obscure, alors que j’étais profondément endormi, un orage brutal a éclaté et sa violence m’a réveillé, sans que je sache au début si je rêvais ou non. C’était une tempête violente et soudaine, avec des vents qui emportaient tout ce qui pouvait se trouver dans les rues. Et ce fracas de la foudre qui tombait un peu partout, comme des blessures que la nature nous infligeait. Le vent était devenu grondement, il battait bruyamment les pavés comme le cheval de l’Apocalypse, avec pour cavalier un monstre sorti de forêts improbables, une faux à la main.

Les éléments naturels semblaient prendre le pas sur tout ce que notre société tenait définitivement pour acquis

Le spectre du Covid-19 vient de rentrer dans nos vies pour nous enfermer, rendant à la nature cette liberté que nous lui avions confisquée depuis si longtemps.

En sortant de mon domicile ce matin, je suis brusquement saisi par une impression étrange, personne dans les rues, si ce n’est quelques rares passants barricadés sous un masque qui cache leur visage et se pressent sans s’attarder. Et ce silence total, pesant, avec l’absence de ces petits bruits qui accompagnent habituellement nos journées.

C’est la distanciation sociale, la nouvelle norme à laquelle il va falloir durablement s’habituer.

J’ai l’impression d’être en transit vers une autre planète. C’est une dimension inattendue, l’entrée dans un monde nouveau que je ne m’explique pas. Et pour ne pas sombrer, je puise au fond de ma mémoire cet émerveillement qui avait été le mien en accostant au printemps 2015 sur la presqu’île du Sakurajima, au Japon, où se trouve l’un des volcans parmi les plus dangereux au monde.

C’était un rêve de toujours, me rendre au pays du Soleil Levant, cet archipel entouré par les plus profondes fosses océaniques du monde, où la vie prend d’autant plus sa richesse et sa force qu’elle se sait menacée par la violence des forces telluriques qui l’habitent.

Afin de rejoindre le volcan Sakurajima au départ de Kagoshima, j’embarque sur un bateau de croisière pour une courte traversée. Peu de monde, un ciel bas, nuageux, et des flots agités. Au loin, une masse montagneuse énorme, le volcan qui crache par intermittence des volutes de fumée sombre.

J’ai un masque sur le visage, il faut protéger ses poumons de tout ce que rejette ce monstre de la nature qui, en janvier 1914 est entré en éruption. Pendant de longs mois, des coulées de lave très importantes vont agrandir l’île et la relier à celle de Kyushu en comblant partiellement le détroit qui les sépare. Tout récemment en 2013, le volcan va de nouveau manifester sa puissance par des éruptions importantes. Il représente un réel danger pour les habitants qui habitent l’île, et aussi pour ceux de la ville de Kagoshima qui se trouve face à lui, sur l’île de Kyushu.

Les japonais ont appris à composer avec leur environnement parfois si dangereux, mais qui se révèle aussi très généreux grâce à ses richesses naturelles. Autour du volcan, les terres sont fertiles. Comme je l’apprendrai un peu plus tard, on y cultive de gros radis blancs appelés daikons, et aussi des komikans, minuscules mandarines très appréciées pour leur saveur.

Arrivée sur la presqu’île du Sakurajima, 13 avril 2015

C’est un formidable spectacle qui s’offre à moi, et je dois me cramponner au bastingage tant le vent nous secoue par intermittence, comme il le ferait pour un frêle esquif. Le danger est là, bien présent, par la force de ce volcan et le danger toujours présent de l’Océan Pacifique aux tsunamis meurtriers.

Une fois arrivé au port, un autobus me conduira sur un belvédère désert où la vue sur le volcan est magnifique, grandiose et austère.

Plus près du Sakurajima, seul face à la solitude dans une nature somptueuse
Du volcan à la mer

Les pentes sont ravinées, on y devine les coulées de lave que les japonais ont cherché à maîtriser grâce à des digues et à des canaux de collecte, afin de permettre aux gens de vivre ici, d’y travailler. D’ailleurs, je reviendrai sur mes pas sur une distance de plusieurs centaines de mètres afin de me rendre compte de l’importance de ces travaux de construction. C’est vraiment très impressionnant. Les maisons abritées par le relief du terrain ou des travaux de terrassement paraissent confortables et agréables à vivre.

Les hommes semblent cohabiter harmonieusement avec cette nature un peu sauvage, dangereuse. Ils s’y accommodent. On trouve des abris en béton pour se protéger des éruptions volcaniques et des chutes de pierre. C’est aussi une campagne où les productions agricoles permettent de vivre.

C’est vrai que le ciel ne doit pas être toujours bleu quand la montagne crache ses blocs de matière volcanique, que la vie n’est pas forcément facile avec les tremblements de terre nombreux et fréquents dans la région. Partout sur le sol, de la cendre dont il faut se protéger.

La réception de l’hôtel m’a donné ce matin quelques masques qui me seront utiles pendant tout mon séjour, que ce soit pour mon escapade près du volcan, ou dans la ville de Kagoshima. J’apprends l’humilité, le respect de ce qui nous dépasse et peut nous dominer, mais qui permet aussi de vivre sur ces terres labourées par les crises telluriques.

Magie d’un temps arrêté…

Une voiture s’arrêtera lorsque je prendrai des photos d’un champ de komikans, et son conducteur s’inquiètera pour savoir comment je compte rentrer au port. Je lui expliquerai que le chauffeur du bus m’a donné son heure de passage.

C’est un des charmes de mon voyage. Seul, mais pas isolé, à tenter de comprendre comment l’homme peut et doit partager l’espace avec les autres, et surtout avec le monde du vivant.

Le Sakurajima, ce volcan si dangereux, monstrueux à bien des égards, est aussi source de vie pour les japonais qui habitent près de ses flancs et dans la grande ville de Kagoshima aux rues toujours parsemées de cendre volcanique.

Et si le Covid-19 avait lui aussi à nous enseigner quelque chose d’important, afin de nous permettre de vivre enfin en harmonie avec cette biodiversité dont nous sommes issus et auquel nous appartenons, en dépit de notre propension à nous croire au-dessus de tout.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯