LE SOUFFLE DU VENT ET LE HERISSON…

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Suzhou, China, 2015 September

On est parfois surpris des détours que la vie nous fait entreprendre pour atteindre ce qui nous fait tant défaut, et à quoi nous avons souvent fini par renoncer, soit par manque de courage et d’obstination parce que la pente est abrupte et rude, soit par ce lâcher prise qui guette chacun d’entre nous quand l’existence n’a plus cette saveur unique et originelle, le goût de vivre et d’aimer…

Et pourtant, il suffit d’écouter tout ce qui nous entoure pour découvrir les mystères cachés des choses qui sont autant de portes ouvertes sur un présent prêt à se renouveler ; le hérisson recroquevillé sur lui, peu engageant, bousculé par le choc des particules élémentaires de la vie quand le vent se lève et balaie tout sur son passage ; l’étang dont les profondeurs sont riches d’une faune et d’une flore en interaction permanente, dans un métissage où rien n’est écrit par avance et où tout se construit ; le plouf inattendu d’une grenouille dans des eaux parfois sombres et sans relief, quand il faut oser rompre une harmonie apparente devenue rigidité afin d’écrire ce qui n’est encore qu’un rêve éveillé mais que l’on porte au fond de soi…

Et à la lisière d’une clairière, on peut parfois apercevoir parmi les chênes centenaires de la forêt une lumière ténue. Elle ne cesse alors de grandir et de s’épanouir à mesure que l’on se fraye un chemin parmi les taillis. Non, il ne faut jamais désespérer…

Le souffle du vent
dans les buissons, hérisson
en boule, étonné.

Nature en éveil
rayon de soleil matinal,
un plouf dans l’étang.

Chant envoûtant
croassement de mots d’amour,
chaumière dans les bois…

La vie est bien là…

Gilbert SANSLAVILLE 吉伯

MEMOIRE D’UN AMOUR…

Lumière de ses yeux
et ses cheveux au vent,
sa main contre toi,
douceur de son corps.

Le goût de l’aimer
de l’étreindre tout près,
chant des étoiles
sur son visage.

Eclair dans le ciel
bonheur en torche,
la voilà partie
sans même un regard.

Le goût de l’aimer
de l’étreindre tout près
qui ne reviendra plus,
cruauté de la vie.

Nuit dans ce lit froid,
nostalgie du passé,
survivre à tout prix
pour ne pas sombrer.

Le goût de l’aimer
de l’étreindre tout près ;
c’était hier, il y a
longtemps dans ta mémoire…

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

VOYAGE AUX PORTES DES ENFERS

C’est quoi le Voyage ? Découvrir le monde au hasard de ses pérégrinations sur des terres inconnues, loin de chez soi, dans un autre pays, un continent lointain où les choses se déclinent différemment ; ou au coin de sa rue, dans son quartier, avec un autre regard, en prenant son temps ? C’est un peu de tout cela…

Mais le voyage, c’est aussi se transporter dans le passé à la source de nos origines, des cultures, en s’appuyant sur l’histoire, en essayant de comprendre ce qu’a pu être la vie de tous ceux qui nous ont précédé ; ou, au contraire en se projetant dans le futur, en extrapolant la vie et le devenir de tous ceux, nombreux, très nombreux on l’espère, qui viendront après nous. Et là, le voyage, c’est tout autre chose dans la mesure où cela nous relie aux générations futures.

On se met alors brusquement à embrasser le temps…

Je voudrais me pencher ici sur le site très contesté de Bure dans le département de la Meuse. Il s’agit du problème de l’énergie nucléaire et de tous ses déchets qui empoisonnent la terre. Vous me direz, très justement d’ailleurs, quel est le rapport entre Bure, le Nucléaire et le Voyage ? Justement, si nous polluons gravement et si nous détruisons des espaces naturels, comment pourrons-nous encore voyager, surtout si ces atteintes à l’environnement ont pour conséquence de chasser durablement des populations de leur territoire et de détruire leur culture, leur habitat, leur mode de vie. Que de mémoires humaines alors à jamais perdues !

L’Homme n’est-il pas en train d’être dépassé et dévoré par sa Créature Nucléaire qui lui échappe de plus en plus ? Pour le plus grand péril de l’humanité. Il n’y a qu’à constater certains territoires qui nous sont désormais interdits pour des milliers d’année, à Tchernobyl en Ukraine, à Fukushima au Japon.

Notre Terre, petite planète bleue, aux ressources naturelles limitées commence à rétrécir, sans que nous n’en prenions vraiment conscience, sous l’effet du réchauffement climatique, des destructions portées à l’environnement.

Que restera t’il de ces petites îles de Corée lors de la montée des eaux ? Je les ai découvertes lors de mon séjour à Busan. Elles me rappellent ces estampes de montagnes que j’ai appréciées lors d’une exposition à la Cité interdite de Beijing.

Life may be beautiful – Busan, South Korea, 2018, 4th of june

Le projet du stockage en couche géologique profonde de Bure vise à entreposer d’ici la fin du XXIème siècle 85 000 mètres cubes de déchets nucléaires provenant du coeur des centrales nucléaires françaises, à 500 mètres sous terre dans une roche argileuse datant de 160 millions d’années, dans 250 kilomètres de galeries afin d’y emprisonner à jamais leur radioactivité, sachant que les radiations émises par ces déchets extrêmement dangereux pourront durer au moins 100 000 ans. L’argile devrait jouer le rôle de barrière naturelle pour les radiations.

100 000 ans, c’est une échelle de temps hors de proportion pour toute civilisation et pour tout être humain.

La sécurité du site de Bure doit pouvoir être assurée pendant cette durée de temps en raison des matières radioactives qui s’y trouveront. Ce serait vraiment une première mondiale, 100 000 ans, car qui se souviendra du danger de ce stockage dans quelques milliers d’années ? Il faudra maintenir sur le site des forces de sécurité importantes, des pompiers, et aussi des techniciens pour la maintenance.

Et ce beau scénario tiendra t’il la route si un incendie se déclare dans le sous-sol sous l’effet de la chaleur des déchets nucléaires, par réaction chimique ou au moment de leur descente, si les sols bougent en raison de séismes ou de mouvements tectoniques, en cas de modification importante du climat, réchauffement climatique ou glaciation. Sachant que dans ce dernier cas, la pression sera très importante sur les sols du fait du poids de la glace, sans oublier les variations de température qui peuvent avoir une incidence à la fois dans le sous-sol et dans le lieu de stockage. Et en cas de période de glaciation, car il y en aura selon les scientifiques, comment surveiller et maintenir le site ?

En cas de guerre ou de terrorisme, ce stockage souterrain peut être aussi un enjeu pour s’emparer de matières nucléaires à des fins de destruction massive.

Comment protéger et se protéger d’un tel monstre nucléaire tapi dans les entrailles de la terre pendant si longtemps ? Nos descendants ne risquent-ils pas de relâcher leur surveillance, en s’habituant à une telle présence ou pour des raisons budgétaires et financières ? Car la surveillance, la protection et l’entretien de ce site coûtera très cher aux générations futures. Comment d’ailleurs chiffrer un tel coût ? Nos gouvernants vivent à crédit en reportant sur ces générations ce coût inchiffrable.

Autre problème, celui de la Mémoire de ce lieu maudit habité par Hadès, dieu des Enfers qui, avec son chien Cerbère, n’aura de cesse tout au long de ces années de chercher à sortir à tout prix de son tombeau pour les raisons que j’ai évoquées plus haut afin d’engloutir quiconque s’en approchera, ou cherchera à y pénétrer ; le temps jouera pour Hadès et contre nos descendants.

Faut-il transmettre cette Mémoire aux générations futures ? Sous quelle forme durable ? Par des symboles, par l’écriture ? Saurons-nous rendre lisible, clair la localisation de nos déchets nucléaires ? Que nous léguons en toute irresponsabilité à nos descendants ou à une autre espèce si la nôtre devait disparaître…

Ou au contraire faudra-t-il effacer cette Mémoire afin que personne n’ait l’idée d’aller voir ce qui se passe sous le sol de Bure ?
Les finlandais ont également choisi le stockage profond avec leur projet Onkalo (La cachette) afin que nul ne s’y aventure dans le futur.

Mais a-t-on réfléchi que les générations futures chercheront peut-être à fouiller leur sous-sol à des fins de recherche scientifique ou archéologique, d’exploitation et qu’ils libèreront alors à Bure les enfers et une véritable catastrophe écologique de destruction massive.


Si nos ancêtres avaient connu une évolution jusqu’à une société nucléaire avancée et ce type de stockage, avec un oubli progressif de l’enfouissement de ces déchets nucléaires au plus profond de la terre, qu’en serait-il de nous qui creusons, forons sur terre ou sous la mer ? Y a-t-on pensé parmi les tenants du nucléaire ?

La vie est constituée de pages qui s’écrivent tous les jours et nous sommes en train d’en perdre la clef par nos comportements irrationnels, égoïstes, à courte vue, préoccupés par un gain rapide, sans réflexion en profondeur sur les conséquences en matière d’environnement et d’écologie.

Le Voyage, c’est parcourir l’espace, la géographie mais aussi explorer le temps passé et celui qui est à venir… Pour être les acteurs de notre vie.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

CONTE SUR UN PROVERBE TOUAREG

Nous ne sommes rien

Que les fils de nos pères…

Proverbe du pays touareg

Voici un petit conte des temps modernes où la sophistication croissante de nos sociétés dispute aux traditions millénaires l’âme de l’humanité…

Nous sommes en pays touareg. Une caravane doit bientôt s’élancer dans les dunes du désert pour sacrifier à ce rite tant de fois accompli, rejoindre la grande oasis voisine pour commercer. Faire du troc, vendre, acheter des marchandises bien sûr… Mais, par dessus-tout, se métisser aux autres dans la découverte sans cesse renouvelée de cultures différentes, d’objets inédits porteur d’une approche inconnue sur la vie. Les objets ne sont-ils pas le prolongement de nous-mêmes ?…De ce que nous portons en nous ?

Tout ce monde est fébrile à cette idée de départ. C’est l’excitation face à l’aventure. Il y a a toujours une part d’inconnu à s’élancer dans le désert pour rejoindre cette grande oasis pourtant bien connue, mais où l’avenir n’est nullement écrit. C’est l’alchimie de la vie, le mystère des rencontres. Tant de destins se sont noués sur ces routes.

Mais, peu avant le départ, des cris fusent parmi les caravaniers. Certains sont arrivés avec leurs engins des temps modernes dont les moteurs rugissent à chaque accélération, défonçant toujours plus les pistes empruntées par les dromadaires lourdement chargés. La plupart des marchands refusent la cohabitation de l’animal et de la machine qui rompt l’harmonie de cette nature restée sauvage.

Afin de régler cette querelle des anciens et des modernes, le fils du chef caravanier propose d’aller interroger un vieil ermite un peu fou, qui s’est réfugié dans une grotte à une journée de marche.

Cris, vociférations de certains…

Que de temps perdu pour le commerce !

Balivernes que ces dromadaires !

Il faut être moderne… De son temps…

Nous arriverons plus vite à destination qu’avec toutes ces bêtes dont il faudra en plus s’occuper pendant tout notre voyage ! Que de fatigue en perspective !

Mais le chef caravanier se range au conseil avisé de son fils bien-aimé. Le lendemain, très tôt dans la nuit, ce dernier partira avec plusieurs de ses cousins pour interroger l’ermite. Avec une offrande pour le remercier. Ainsi en est-il décidé.

Très tôt dans la nuit, c’est le départ du petit groupe pour rejoindre l’ermite. A dromadaire, puis à pied. Pour arriver face à la montagne où il s’est réfugié depuis de nombreuses années. Le ciel est noir avec une multitude d’étoiles qui brillent comme au premier matin du monde… Ce sont les petits lampions de la vie qui accompagnent l’humanité depuis les origines… Mais c’est aussi le temps des interrogations, celui de deux heures après minuit, trois heures avant l’aube, le temps du doute quand l’obscurité est encore là avec son cortège de fantômes et sa vacuité. Croire dans le jour qui ne saurait tarder, mais qui se fait attendre et désirer. C’est peut-être la raison pour laquelle les hommes ont inventé tous ces dieux qui peuplent leurs songes depuis des temps immémoriaux, afin de se prémunir du vide sidéral qui ne répond pas à leurs attentes et à leur espérance.

Quand le soleil lentement, avec timidité entreprend sa renaissance, c’est aussi le coeur des hommes qui reprend les couleurs de la vie.

Un peu avant la fin de l’après-midi, fatigués, fourbus, mais plein d’espoir, les voici devant l’ermite absorbé et en pleine contemplation. Le fils du chef de la caravane dépose à ses pieds une offrande.

L’ermite les écoute longuement et, après un instant de silence, leur murmure : « Nous ne sommes rien que les fils de nos pères et… ». Le groupe est tellement extasié à l’énoncé de sa réponse qu’il se retire vivement, n’entendant pas le reste de la phrase.

Au retour, ils se retrouvent auprès du chef de la caravane pour lui apporter cette réponse tant attendue. Mais sa fille, sa fille chérie aux yeux étincelants, à la peau mate et délicate avec ce grain serré si particulier, à la chevelure épaisse et ondulée, aux épaules déliées, sa fille, l’amour de sa vie depuis le jour de sa naissance à l’ombre des palmiers, lui murmure doucement : « …et de nos mères ».

Et la caravane partira le lendemain simplement composée de dromadaires, répondant en cela aux traditions ancestrales.

Car à trop vouloir gagner du temps, à trop sacrifier à la cupidité du gain, toujours plus pour avoir encore plus, sans trop savoir dans le fond pourquoi, l’homme moderne finit par perdre son âme, et se coupe à la fois de la nature et des autres.

Mais il faut rendre à César ce qui lui appartient.

Le proverbe du pays touareg que j’ai cité est bien le bon proverbe.

« Nous ne sommes rien

Que les fils de nos pères… »

On voit qui sont nos pères. Mais rien de ce qu’a murmuré la fille du chef caravanier ne nous est parvenu, le vent du désert ayant emporté au loin ses paroles qui se sont égarées dans le sable des dunes. Et les hommes ont oublié cette vérité première…

Pourtant, une étoile du désert m’a soufflé au coin de l’oreille, comme la fille chérie du caravanier l’a fait auprès de son père : « …et de nos mères ».

Je complète donc ce beau proverbe touareg :

« Nous ne sommes rien

Que les fils de nos pères

Et de nos mères… »

Ce pourrait être un beau sujet de philosophie pour réconcilier les deux moitiés de l’humanité, les hommes et les femmes…

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

LE VIEUX CHÊNE ET L’ETANG

Petit matin froid où la nature est encore engourdie par un hiver si long qu’elle peine à sortir de son endormissement. Tout est calme et silencieux. Le ciel est habité par d’épais nuages noirs, ils rendraient presque obscure cette campagne que tu as connue plus joyeuse.

Tristesse des heures avec cette neige qui tourbillonne et ensevelit la nature.

Le vieux chêne semble propulser à l’assaut de je ne sais quel dieu ses longues branches décharnées et dépouillées de toute feuille en une offrande ultime, comme si la vie s’était retirée de son grand corps enserré par un lierre persistant.
Et pourtant, de petites mésanges bleues, des rouges-gorges, des pinsons virevoltent autour de son imposant tronc et piquent son écorce, à la recherche d’une quelconque nourriture ou, allez savoir, en un rituel primitif comme pour le conjurer de ne pas abandonner. Ce sont les oiseaux de nos contrées qui n’ont pas déserté le cœur des hommes.

C’est un long frémissement, une respiration sourde qui, peu à peu, monte de la terre pour secouer cette torpeur mortelle qui s’était emparée d’elle pendant ces longs mois d’hiver.

Le vieux chêne s’arque-boute sur ses racines imposantes pour aller chercher au plus profond de lui-même cette force brute qui l’habite, afin de renaître à la vie, quand chacun croyait son combat terminé…

Tressaillements d’eau…
Ton regard survole la surface de l’étang.

Fin de journée orageuse, chaleur lourde, suffocante en l’absence de tout vent.
Ce microcosme un peu sauvage, ce bout du monde semble tranquille, presque immobile.

Mais l’étang est animé d’une vie souterraine simplement perceptible à quelques mouvements ténus à sa surface.
Bruits d’eau mouillée dus à la remontée de minuscules poissons, de têtards en vadrouille ; plumes délicatement serties des oiseaux migrateurs à la surface de l’eau, en partance pour un long voyage, à la merci des flux aquatiques, prêtes à se déployer.
Galets que tu fais rebondir plusieurs fois – réminiscences de l’enfance – avant de les voir happés par ces profondeurs invisibles, sombres, saumâtres…

Croassements de grenouilles dans un chant d’amour envoûtant…

La peau aqueuse de l’étang est parsemée de tressaillements, de ronds qui naissent, se métissent ou, quelquefois, se télescopent, dans un chevauchement de vies à l’infini, à l’image des rencontres de l’existence.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

UN ESCARGOT BLEU

Parce qu’il faut bien habiller la vie de couleurs joyeuses, à l’image de ces maisons du Connemara en Irlande, et chasser la grisaille quotidienne des jours sans consistance et sans faim, pour retrouver le bleu de la vie, voici ce petit haïku que j’avais écrit pour une petite fille, Eleana, voilà plusieurs années. Elle s’amusait alors avec un escargot. Cela m’a inspiré ces quelques lignes.

Un escargot bleu
sur ma main, tes yeux étonnés,
ciel en reflet.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

UN PONT SUR L’HORIZON

Il y a quelques jours nos vies ont changé, et cela a commencé comme un mauvais rêve.

Dans la nuit profonde et obscure, alors que j’étais profondément endormi, un orage brutal a éclaté et sa violence m’a réveillé, sans que je sache au début si je rêvais ou non. C’était une tempête violente et soudaine, avec des vents qui emportaient tout ce qui pouvait se trouver dans les rues. Et ce fracas de la foudre qui tombait un peu partout, comme des blessures que la nature nous infligeait. Le vent était devenu grondement, il battait bruyamment les pavés comme le cheval de l’Apocalypse, avec pour cavalier un monstre sorti de forêts improbables, une faux à la main.

Les éléments naturels semblaient prendre le pas sur tout ce que notre société tenait définitivement pour acquis

Le spectre du Covid-19 vient de rentrer dans nos vies pour nous enfermer, rendant à la nature cette liberté que nous lui avions confisquée depuis si longtemps.

En sortant de mon domicile ce matin, je suis brusquement saisi par une impression étrange, personne dans les rues, si ce n’est quelques rares passants barricadés sous un masque qui cache leur visage et se pressent sans s’attarder. Et ce silence total, pesant, avec l’absence de ces petits bruits qui accompagnent habituellement nos journées.

C’est la distanciation sociale, la nouvelle norme à laquelle il va falloir durablement s’habituer.

J’ai l’impression d’être en transit vers une autre planète. C’est une dimension inattendue, l’entrée dans un monde nouveau que je ne m’explique pas. Et pour ne pas sombrer, je puise au fond de ma mémoire cet émerveillement qui avait été le mien en accostant au printemps 2015 sur la presqu’île du Sakurajima, au Japon, où se trouve l’un des volcans parmi les plus dangereux au monde.

C’était un rêve de toujours, me rendre au pays du Soleil Levant, cet archipel entouré par les plus profondes fosses océaniques du monde, où la vie prend d’autant plus sa richesse et sa force qu’elle se sait menacée par la violence des forces telluriques qui l’habitent.

Afin de rejoindre le volcan Sakurajima au départ de Kagoshima, j’embarque sur un bateau de croisière pour une courte traversée. Peu de monde, un ciel bas, nuageux, et des flots agités. Au loin, une masse montagneuse énorme, le volcan qui crache par intermittence des volutes de fumée sombre.

J’ai un masque sur le visage, il faut protéger ses poumons de tout ce que rejette ce monstre de la nature qui, en janvier 1914 est entré en éruption. Pendant de longs mois, des coulées de lave très importantes vont agrandir l’île et la relier à celle de Kyushu en comblant partiellement le détroit qui les sépare. Tout récemment en 2013, le volcan va de nouveau manifester sa puissance par des éruptions importantes. Il représente un réel danger pour les habitants qui habitent l’île, et aussi pour ceux de la ville de Kagoshima qui se trouve face à lui, sur l’île de Kyushu.

Les japonais ont appris à composer avec leur environnement parfois si dangereux, mais qui se révèle aussi très généreux grâce à ses richesses naturelles. Autour du volcan, les terres sont fertiles. Comme je l’apprendrai un peu plus tard, on y cultive de gros radis blancs appelés daikons, et aussi des komikans, minuscules mandarines très appréciées pour leur saveur.

Arrivée sur la presqu’île du Sakurajima, 13 avril 2015

C’est un formidable spectacle qui s’offre à moi, et je dois me cramponner au bastingage tant le vent nous secoue par intermittence, comme il le ferait pour un frêle esquif. Le danger est là, bien présent, par la force de ce volcan et le danger toujours présent de l’Océan Pacifique aux tsunamis meurtriers.

Une fois arrivé au port, un autobus me conduira sur un belvédère désert où la vue sur le volcan est magnifique, grandiose et austère.

Plus près du Sakurajima, seul face à la solitude dans une nature somptueuse
Du volcan à la mer

Les pentes sont ravinées, on y devine les coulées de lave que les japonais ont cherché à maîtriser grâce à des digues et à des canaux de collecte, afin de permettre aux gens de vivre ici, d’y travailler. D’ailleurs, je reviendrai sur mes pas sur une distance de plusieurs centaines de mètres afin de me rendre compte de l’importance de ces travaux de construction. C’est vraiment très impressionnant. Les maisons abritées par le relief du terrain ou des travaux de terrassement paraissent confortables et agréables à vivre.

Les hommes semblent cohabiter harmonieusement avec cette nature un peu sauvage, dangereuse. Ils s’y accommodent. On trouve des abris en béton pour se protéger des éruptions volcaniques et des chutes de pierre. C’est aussi une campagne où les productions agricoles permettent de vivre.

C’est vrai que le ciel ne doit pas être toujours bleu quand la montagne crache ses blocs de matière volcanique, que la vie n’est pas forcément facile avec les tremblements de terre nombreux et fréquents dans la région. Partout sur le sol, de la cendre dont il faut se protéger.

La réception de l’hôtel m’a donné ce matin quelques masques qui me seront utiles pendant tout mon séjour, que ce soit pour mon escapade près du volcan, ou dans la ville de Kagoshima. J’apprends l’humilité, le respect de ce qui nous dépasse et peut nous dominer, mais qui permet aussi de vivre sur ces terres labourées par les crises telluriques.

Magie d’un temps arrêté…

Une voiture s’arrêtera lorsque je prendrai des photos d’un champ de komikans, et son conducteur s’inquiètera pour savoir comment je compte rentrer au port. Je lui expliquerai que le chauffeur du bus m’a donné son heure de passage.

C’est un des charmes de mon voyage. Seul, mais pas isolé, à tenter de comprendre comment l’homme peut et doit partager l’espace avec les autres, et surtout avec le monde du vivant.

Le Sakurajima, ce volcan si dangereux, monstrueux à bien des égards, est aussi source de vie pour les japonais qui habitent près de ses flancs et dans la grande ville de Kagoshima aux rues toujours parsemées de cendre volcanique.

Et si le Covid-19 avait lui aussi à nous enseigner quelque chose d’important, afin de nous permettre de vivre enfin en harmonie avec cette biodiversité dont nous sommes issus et auquel nous appartenons, en dépit de notre propension à nous croire au-dessus de tout.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

L’ALGERIE, PAYS A LA BEAUTE RESPLENDISSANTE…

Selma, Casbah d’Alger – 6 avril 2019

C’était un moment inattendu que cette séance photo improvisée dans la Casbah, un moment de grâce. Dans ce qui se révélait à mes yeux, j’ai découvert la force et le courage de la jeunesse, et donc de la femme algérienne, prête à relever le défi de son destin, dans un pays qui se veut libre et ouvert.

Merci Selma de m’avoir permis de capturer par ce cliché la beauté de l’Algérie et que vous incarnez très bien.

Tipasa 5 avril 2019

Selma, dérivé de « sèlem » dont la signification en arabe est « paix », et aussi dérivé d’ « Anselm » qui prend le sens de protection divine dans la tradition germanique. Par un matin de printemps, ce prénom était l’incarnation même de la beauté et du mystère de la Casbah. Pour moi qui suis né dans la haute Casbah d’Alger, c’était quelque chose comme un retour aux sources de la vie ; tout comme ma visite à Tipasa dont l’âme a été si bien comprise par Albert Camus. Je m’y suis baigné avec un grand bonheur.

Première fois depuis l’exil que je retrouvais en Algérie la mer Méditerranée.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

RETOUR EN ALGERIE

Alger, 31 mars 2019

Retour en Algérie, sur la terre de mes ancêtres où j’ai vu le jour voilà déjà si longtemps…

J’ai choisi de faire cette traversée par bateau, sur la compagnie Algérie Ferries en compagnie d’un de mes fils, Antoine, et d’Edouard, un ami né également en Algérie. Le voyage est prévu du dimanche 31 mars au vendredi 12 avril. A bord, nous retrouvons de façon fortuite un ami, Abdel, qui se rend aussi en Algérie.

En 1962, c’était l’exil par bateau ou par avion au départ d’Alger ou d’Oran. Un sauve qui peut. La fuite sans retour. Un billet simple.

Nous partons de Marseille vers midi, sous un ciel bleu et froid. C’est l’excitation depuis que nous sommes arrivés la veille, le temps aussi des interrogations sur le pourquoi de ce voyage. Retrouver notre terre et aussi la découvrir, tant l’éloignement peut être source d’incompréhension.

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Vers minuit, le navire est passé entre les îles Baléares de Majorque et Minorque, sans que je puisse observer, caché par la côte, le port de Port Mahon d’où certains de mes ancêtres sont partis bien avant les années 1858. Sans le vouloir, je prends la route de leur exil, comme pour remonter le temps afin de mieux comprendre ce qu’a pu être leur vie.

Mais je veux aussi tout savoir de cette Algérie qui s’éveille à un vent de liberté depuis quelques semaines. Retrouver le fil de ma vie, mais aussi et peut-être surtout plonger dans la vie du pays, marcher dans ses rues, goûter sa cuisine, admirer son architecture. Et puis aussi, regarder du sud cette mer Méditerranée qui au fil des années était devenue frontière au point que beaucoup se sont interdit de revenir là où ils sont nés.

Le commandant nous a permis pendant la traversée d’entrer dans le poste de pilotage. Magnifique paysage où je peux observer la puissance du navire, la beauté de la mer. J’imagine aussi ce qu’a pu représenter ce voyage pour mes ancêtres, partagés entre la douleur de leur exil et l’espérance d’une vie nouvelle. Car tout au long du dix-neuvième siècle, de nombreux habitants de l’île de Minorque, appelés aussi Minorquins ou Mahonnais ont été chassés de leur pays par la misère. Pour eux, l’Algérie était l’opportunité de changer de vie.

Au petit matin, Alger s’offre à nous dans toute sa beauté resplendissante, avec un vent frais et des nuages qui obscurcissent ce paysage saisissant de beauté. J’aime profondément ma ville natale.

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Gilbert Sanslaville 桑吉伯