Conte des temps modernes

Nous ne sommes rien

Que les fils de nos pères…

Proverbe du pays touareg

Voici un petit conte des temps modernes où la sophistication croissante de nos sociétés dispute aux traditions millénaires l’âme de l’humanité…

Nous sommes en pays touareg. Une caravane doit bientôt s’élancer dans les dunes du désert pour sacrifier à ce rite tant de fois accompli, rejoindre la grande oasis voisine pour commercer. Faire du troc, vendre, acheter des marchandises bien sûr… Mais, par dessus-tout, se métisser aux autres dans la découverte sans cesse renouvelée de cultures différentes, d’objets inédits porteur d’une approche inconnue sur la vie. Les objets ne sont-ils pas le prolongement de nous-mêmes ?…De ce que nous portons en nous ?

Tout ce monde est fébrile à cette idée de départ. C’est l’excitation face à l’aventure. Il y a a toujours une part d’inconnu à s’élancer dans le désert pour rejoindre cette grande oasis pourtant bien connue, mais où l’avenir n’est nullement écrit. C’est l’alchimie de la vie, le mystère des rencontres. Tant de destins se sont noués sur ces routes.

Mais, peu avant le départ, des cris fusent parmi les caravaniers. Certains sont arrivés avec leurs engins des temps modernes dont les moteurs rugissent à chaque accélération, défonçant toujours plus les pistes empruntées par les dromadaires lourdement chargés. La plupart des marchands refusent la cohabitation de l’animal et de la machine qui rompt l’harmonie de cette nature restée sauvage.

Afin de régler cette querelle des anciens et des modernes, le fils du chef caravanier propose d’aller interroger un vieil ermite un peu fou, qui s’est réfugié dans une grotte à une journée de marche.

Cris, vociférations de certains…

-Que de temps perdu pour le commerce !

-Balivernes que ces dromadaires !

-Il faut être moderne… De son temps…

-Nous arriverons plus vite à destination qu’avec toutes ces bêtes dont il faudra en plus s’occuper pendant tout notre voyage ! Que de fatigue en perspective !

Mais le chef caravanier se range au conseil avisé de son fils bien-aimé. Le lendemain, très tôt dans la nuit, ce dernier partira avec plusieurs de ses cousins pour interroger l’ermite. Avec une offrande pour le remercier. Ainsi en est-il décidé.

Très tôt dans la nuit, c’est le départ du petit groupe pour rejoindre l’ermite. A dromadaire, puis à pied. Pour arriver face à la montagne où il s’est réfugié depuis de nombreuses années. Le ciel est noir avec une multitude d’étoiles qui brillent comme au premier matin du monde… Ce sont les petits lampions de la vie qui accompagnent l’humanité depuis les origines… Mais c’est aussi le temps des interrogations, celui de deux heures après minuit, trois heures avant l’aube, le temps du doute quand l’obscurité est encore là avec son cortège de fantômes et sa vacuité. Croire dans le jour qui ne saurait tarder, mais qui se fait attendre et désirer. C’est peut-être la raison pour laquelle les hommes ont inventé tous ces dieux qui peuplent leurs songes depuis des temps immémoriaux, afin de se prémunir du vide sidéral qui ne répond pas à leurs attentes et à leur espérance.

Quand le soleil lentement, avec timidité entreprend sa renaissance, c’est aussi le coeur des hommes qui reprend les couleurs de la vie.

Un peu avant la fin de l’après-midi, fatigués, fourbus, mais plein d’espoir, les voici devant l’ermite absorbé et en pleine contemplation. Le fils du chef de la caravane dépose à ses pieds une offrande.

L’ermite les écoute longuement et, après un instant de silence, leur murmure : « Nous ne sommes rien que les fils de nos pères et… ». Le groupe est tellement extasié à l’énoncé de sa réponse qu’il se retire vivement, n’entendant pas le reste de la phrase.

Au retour, ils se retrouvent auprès du chef de la caravane pour lui apporter cette réponse tant attendue. Mais sa fille, sa fille chérie aux yeux étincelants, à la peau mate et délicate avec ce grain serré si particulier, à la chevelure épaisse et ondulée, aux épaules déliées, sa fille, l’amour de sa vie depuis le jour de sa naissance à l’ombre des palmiers, lui murmure doucement : « …et de nos mères ».

Et la caravane partira le lendemain simplement composée de dromadaires, répondant en cela aux traditions ancestrales.

Car à trop vouloir gagner du temps, à trop sacrifier à la cupidité du gain, toujours plus pour avoir encore plus, sans trop savoir dans le fond pourquoi, l’homme moderne finit par perdre son âme, et se coupe à la fois de la nature et des autres.

Mais il faut rendre à César ce qui lui appartient.

Le proverbe du pays touareg que j’ai cité est bien le bon proverbe.

« Nous ne sommes rien

Que les fils de nos pères… »

On voit qui sont nos pères. Mais rien de ce qu’a murmuré la fille du chef caravanier ne nous est parvenu, le vent du désert ayant emporté au loin ses paroles qui se sont égarées dans le sable des dunes. Et les hommes ont oublié cette vérité première…

Pourtant, une étoile du désert m’a soufflé au coin de l’oreille, comme la fille chérie du caravanier l’a fait auprès de son père : « …et de nos mères ».

Je complète donc ce beau proverbe touareg :

« Nous ne sommes rien

Que les fils de nos pères

Et de nos mères… »

Ce pourrait être un beau sujet de philosophie pour réconcilier les deux moitiés de l’humanité, les hommes et les femmes…

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

Un commentaire sur « Conte des temps modernes »

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