Grand-Bassam

Abidjan, le 5 février 2020

Murmures du passé, partir à la rencontre de la première capitale de Côte d’Ivoire…

Pour me rendre à Grand Bassam, au coeur de ce qui fut autrefois un comptoir de l’Afrique occidentale française, j’ai rejoint en taxi la gare de Bassam à Treichville située sur l’île de Petit Bassam, au milieu de la lagune. C’est un quartier en pleine effervescence, très populaire, où se brassent des populations originaires de plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest.

Treichville, gbaka

Treichville doit son nom au gouverneur français Marcel Treich-Laplène, on surnomme aussi ce quartier la cité du brassage, N’zassa. J’y ai rencontré une exubérance propre sans doute à l’Afrique, colorée par ses tissus, pleine de résilience, car il faut bien survivre avec une foultitude de petits boulots.

Vendeurs d’eau en bouteille ou en berlingot, de cacahuètes en bouteille, marchands de tissus, restaurants improvisés, beaucoup d’enfants qui aident leurs parents et dont on peut espérer qu’ils restent protégés par leur cercle familial. Tant de dangers les menacent.

Le long de la route pour aller à Grand-Bassam

Le gbaka, curiosité à prendre pour entrer dans le ventre nourricier du pays, au milieu des ivoiriens, pour tenter de les comprendre dans leur mode de fonctionnement. Sorte de grosse camionnette aménagée avec des fauteuils, sans doute des véhicules qui viennent d’Europe où ils étaient le plus souvent hors d’usage, et que des mains patientes, des ateliers locaux ont tenté de réparer. La grande, la belle Europe, surtout la France d’ailleurs, savent mettre en musique de jolies paroles généreuses, mais quand il s’agit d’exporter, on ne regarde pas au contenu ou à la qualité.

Celui que j’ai pris avait un trou dans son plancher. Moi qui suis si précautionneux sur la route, je me suis quand même lancé pour voyager jusqu’à Grand-Bassam. Des passagers ivoiriens m’ont mis en garde, ne pas sortir son bras à l’extérieur, faire attention quand on ralentit ou qu’on s’arrête, sous peine de se faire arracher son appareil photo ou son sac par la fenêtre ouverte.

A droite, la plage, le golfe de Guinée, des cocotiers avec les traces d’anciens bidonvilles détruits, autrefois habités par des « déguerpis », des sans-abris qui ont construit des maisonnettes de fortune et qu’un jour des pelleteuses sont venus chasser. La précarité, la violence sociale et économique qui marquent le paysage, la géographie, quand on a la chance d’avoir un guide qui décode ce qu’il est difficile de comprendre au premier abord.

A gauche, un quartier de « déguerpis » le long de l’aéroport, et que l’on a chassé récemment au petit matin, quand un jeune garçon ivoirien est décédé dans le train d’atterrissage d’un Airbus. Parce qu’il voulait partir en France, à la recherche d’une vie meilleure. Là aussi, je ressens cette fracture qui sépare les peuples.

Et bientôt, toujours sur la gauche des maisons en tôle, avec des gens attablés qui discutent. Des mosquées et des petites églises, souvent évangéliques sans que je sache à quel courant exact elles se rattachent. C’est dimanche, on sort, on fait la fête. Ce spectacle me fait penser à Germinal, quand les mineurs se font beaux et sortent, c’est jour de repos. Le monde n’a pas vraiment changé depuis la fin du 19ème siècle, c’est toujours la précarité, la violence des rapports économiques qui tend à imposer sa marque de fabrique.

En arrivant près de Grand-Bassam, on rencontre de part et d’autre de la route des petits magasins qui vendent des objets en bois. Il faut alors descendre et prendre un taxi.

Cette excursion est pour moi une véritable aventure, et comme je l’écris souvent, une plongée dans la matrice de la Côte d’Ivoire où se forgent les rêves, les aspirations de ce peuple si attachant.

Flânerie dans les rues de Grand-Bassam, dans le quartier France, visite du palais des gouverneurs où s’est installé le Musée National du Costume, passage devant l’ancien bâtiment de la Poste et de la Douane, également devant l’église avec un petit monument dédié aux missionnaires dont beaucoup ont succombé à la fièvre jaune. Murmure du passé, soupirs évanouis de ces hommes porteurs d’une foi qui serait peut-être maintenant désuète, mais ils croyaient en leur rôle messianique. Emportés par la maladie, leur nom nous interpelle, comme un témoignage de ce qui fut leur vie et, sans doute, de leur amour pour ce pays et ses habitants.

Palais des gouverneurs
Maison des artistes
Bâtiment Poste et Douane

Un dicton dit ici : « Les africains ont le temps, les blancs leur montre ». Peut-être faut-il prendre le temps pour goûter la vie, au lieu justement de se précipiter pour toujours engranger. Justement, ici je ne porte pas de montre, juste un bracelet en fine cordelette tressée obtenue au monastère de Koya-san, dans ce pays du Soleil levant que j’affectionne particulièrement. Le Japon et sa philosophie de vie ne me quitte jamais.

Monument élevé à la mémoire des missionnaires
Plaque commémorative

Je suis donc quelque part un africain. Un africain du nord certainement. Je retrouve ici ce parfum des peuples d’Afrique qui me rappelle si douloureusement l’Algérie.

Ici, les gens ont souvent peu de choses. Mais ils ont cette énergie que de nombreux français mériteraient d’avoir pour les sortir de leur léthargie, de leur pessimisme sans nom.

J’ai parfois l’impression de fouler une terre nourricière des rêves les plus fous, de ceux qui nous font avancer.

Cri pour la liberté

Escapade dans un restaurant en bord de plage, avec des paillotes, bien clos, frontière invisible entre ceux qui peuvent déjeuner ici, et tous les autres qui ne font que passer et n’y entreront peut-être jamais.

Tout près, un couple du Moyen Orient avec leurs enfants et leur « servante », ainsi que l’on appelle ici les employées de maison. Là aussi, frontière bien campée…

Le ciel était un peu cotonneux, blanc, la chaleur s’est emparée de chaque pore de ma peau, comme pour faire remonter de ma mémoire le sel de la vie, mais aussi le sucre du meilleur des choses.

A mon retour, le soir, en reprenant un gbaka pour rentrer à Abidjan, un habitant du quartier m’a interpellé : « Bonjour le Blanc ». Je me suis arrêté, et je lui ai serré la main pour le saluer. Il m’a remercié. Télescopage de deux mondes qui, au lieu de se méconnaître, devraient tisser, que dis-je, tresser des liens pour mieux se comprendre et se métisser.

Me voici au seuil d’une vieillesse qui éloigne les possibles, rend toujours tout plus difficile.

Mais je ne veux renoncer à rien, sauf à l’immobilisme et au repli sur soi. Pourquoi ? Peut-être au nom de tous les miens qui ont disparu dans le grand sablier du temps, et sûrement au nom de mon oncle Gilbert, disparu à l’âge de 18 ans à Oran de la fièvre thyphoïde. Sa mort a ravagé la vie de mes grands-parents paternels.

Cadeau ultime de la vie, ma grand-mère Françoise a pu me connaître, me prendre dans ses bras avant de décéder un an plus tard.

Je ne veux aussi renoncer à rien de mes rêves, pour la mémoire de ma mère qui n’a pas eu la vie qu’elle méritait.

Je voyage toujours en pensant à eux.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

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