Le vieux chêne et l’étang

Petit matin froid où la nature est encore engourdie par un hiver si long qu’elle peine à sortir de son endormissement. Tout est calme et silencieux. Le ciel est habité par d’épais nuages noirs, ils rendraient presque obscure cette campagne que tu as connue plus joyeuse.

Tristesse des heures avec cette neige qui tourbillonne et ensevelit la nature.

Le vieux chêne semble propulser à l’assaut de je ne sais quel dieu ses longues branches décharnées et dépouillées de toute feuille en une offrande ultime, comme si la vie s’était retirée de son grand corps enserré par un lierre persistant.
Et pourtant, de petites mésanges bleues, des rouges-gorges, des pinsons virevoltent autour de son imposant tronc et piquent son écorce, à la recherche d’une quelconque nourriture ou, allez savoir, en un rituel primitif comme pour le conjurer de ne pas abandonner. Ce sont les oiseaux de nos contrées qui n’ont pas déserté le cœur des hommes.

C’est un long frémissement, une respiration sourde qui, peu à peu, monte de la terre pour secouer cette torpeur mortelle qui s’était emparée d’elle pendant ces longs mois d’hiver.

Le vieux chêne s’arque-boute sur ses racines imposantes pour aller chercher au plus profond de lui-même cette force brute qui l’habite, afin de renaître à la vie, quand chacun croyait son combat terminé…

Tressaillements d’eau…
Ton regard survole la surface de l’étang.

Fin de journée orageuse, chaleur lourde, suffocante en l’absence de tout vent.
Ce microcosme un peu sauvage, ce bout du monde semble tranquille, presque immobile.

Mais l’étang est animé d’une vie souterraine simplement perceptible à quelques mouvements ténus à sa surface.
Bruits d’eau mouillée dus à la remontée de minuscules poissons, de têtards en vadrouille ; plumes délicatement serties sur des oiseaux migrateurs à la surface de l’eau, en partance pour un long voyage, à la merci des flux aquatiques, prêtes à se déployer.
Galets que tu fais rebondir plusieurs fois – réminiscences de l’enfance – avant de les voir happés par ces profondeurs invisibles, sombres, saumâtres…

Croassements de grenouilles dans un chant d’amour envoûtant…

La peau aqueuse de l’étang est parsemée de tressaillements, de ronds qui naissent, se métissent ou, quelquefois, se télescopent, dans un chevauchement de vies à l’infini, à l’image des rencontres de l’existence.

Gilbert SANSLAVILLE

JARDIN D’HIVER ou comment chiner tous ces petits moments de bonheur… Quand le voyage est aussi un voyage intérieur

C’est un jardin qui surplombe les routes maritimes de la vie ; la vue y est imprenable mais il reste néanmoins, de par sa situation, protégé des grandes bourrasques quand elles s’abattent aux changements de saison, que les masses d’air s’y mesurent et luttent dans un ballet étourdissant.

Jardin à certains égards luxuriant, ouvert sur l’océan, habité par des roses que tu as su acclimater sur ce sol parfois austère mais si riche d’ensoleillement, avec cette attention permanente pour elles qui t’a permis de les accompagner, comme un témoignage de ton existence passée et des émotions qui t’ont enivré de bonheur…

La vie actuelle est tellement trépignante ; rien ne stagne, tout bouge et se transforme ; les choses les mieux établies sont parfois celles qui sont le moins assises ; les échanges passent de plus en plus par la correspondance électronique avec si peu de caractères qu’il faut savoir les déchiffrer et bien vite ; l’époque n’est plus celle du courrier épistolaire où il fallait cultiver la patience pour attendre la réponse à sa missive ; le temps déroule sa vieille carcasse et ton intérêt pour ce tourbillon s’émousse… Tu ne te retrouves plus dans ces lol (« a lot of laugh »), mdr (« mort de rire »). On t’a dit un jour qu’avec toi, il fallait passer beaucoup plus de temps quand on utilisait les sms car tu ne comprenais pas toujours la signification des messages reçus et que tu t’obstinais, bien malgré toi, à construire des phrases toujours construites. Question de génération peut-être…

Là au moins, dans ce jardin en balcon sur l’océan, les heures prennent tout leur sens et leur saveur. Ce n’est pas qu’il faille craindre de se jeter dans la mêlée mais l’hyper compétitivité devient de plus en plus une guerre économique et sociale, du chacun pour soi. Les dégâts n’ont pas fini de se compter dans nos sociétés qui se prétendent policées mais intègrent de moins en moins. Il n’y a qu’à constater le flux croissant des laissés pour compte.

Le temps, lorsque l’on peut s’en emparer, possède au moins une vertu. Il ralentit le rythme des choses et permet de mieux en prendre la mesure. Semblable au balancier de ta pendule bretonne qui égrène les secondes comme l’on écosse des petits pois en les sentant rouler sous ses doigts, bien vivants et parfumés, croquants, prêts à se laisser mijoter pour un partage autour de la table familiale et des amis.

Jardin d’hiver, jardin intérieur où il fait bon prendre son temps, découvrir de nouveaux auteurs, des talents inédits, partir à la rencontre d’écrivains que l’on avait un peu oubliés afin de renouer un dialogue fécond avec le meilleur de la vie. Car l’écriture a la vertu rare de nous faire redécouvrir la pensée des autres en effet miroir avec tout ce que l’on porte en soi.

J’aime mon jardin d’hiver qui a conservé ce parfum un peu suranné, ancien mais tellement vivant où tout ce que l’on a pu vivre et aimer reste intact, tant la force des émotions et des sentiments ne peut être rayée d’un trait de plume ; chacun peut y garder inscrit au fond de soi cette jeunesse du moment, fut-elle éloignée dans le temps, non dans un esprit passéiste et réducteur, mais comme un battement sourd où, l’espace d’un instant, l’on a pu atteindre une éternité qui jamais ne s’effacera…

Ces souvenirs d’autrefois nous appartiennent. A chacun d’en faire ce qu’il veut. Ils sont semblables à une pierre précieuse enchâssée dans un bijou ancien qui jamais ne nous quitte mais se fait oublier, tout en restant si présente. Ambiguïté des sentiments et de la vie.

Jardin où la lenteur permet aussi de gagner en profondeur et en intensité, dans un hymne à la vie, surplombant cette petite crique bretonne où, enfant, tu venais ramasser bigorneaux et crustacés avec des yeux émerveillés par la beauté et la force de l’océan, avec pour compagne ce crachin qui jamais ne mouillait mais t’accompagnait déjà dans ta jeune vie.

Gilbert SANSLAVILLE