Grand-Bassam

Abidjan, le 5 février 2020

Murmures du passé, partir à la rencontre de la première capitale de Côte d’Ivoire…

Pour me rendre à Grand Bassam, au coeur de ce qui fut autrefois un comptoir de l’Afrique occidentale française, j’ai rejoint en taxi la gare de Bassam à Treichville située sur l’île de Petit Bassam, au milieu de la lagune. C’est un quartier en pleine effervescence, très populaire, où se brassent des populations originaires de plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest.

Treichville, gbaka

Treichville doit son nom au gouverneur français Marcel Treich-Laplène, on surnomme aussi ce quartier la cité du brassage, N’zassa. J’y ai rencontré une exubérance propre sans doute à l’Afrique, colorée par ses tissus, pleine de résilience, car il faut bien survivre avec une foultitude de petits boulots.

Vendeurs d’eau en bouteille ou en berlingot, de cacahuètes en bouteille, marchands de tissus, restaurants improvisés, beaucoup d’enfants qui aident leurs parents et dont on peut espérer qu’ils restent protégés par leur cercle familial. Tant de dangers les menacent.

Le long de la route pour aller à Grand-Bassam

Le gbaka, curiosité à prendre pour entrer dans le ventre nourricier du pays, au milieu des ivoiriens, pour tenter de les comprendre dans leur mode de fonctionnement. Sorte de grosse camionnette aménagée avec des fauteuils, sans doute des véhicules qui viennent d’Europe où ils étaient le plus souvent hors d’usage, et que des mains patientes, des ateliers locaux ont tenté de réparer. La grande, la belle Europe, surtout la France d’ailleurs, savent mettre en musique de jolies paroles généreuses, mais quand il s’agit d’exporter, on ne regarde pas au contenu ou à la qualité.

Celui que j’ai pris avait un trou dans son plancher. Moi qui suis si précautionneux sur la route, je me suis quand même lancé pour voyager jusqu’à Grand-Bassam. Des passagers ivoiriens m’ont mis en garde, ne pas sortir son bras à l’extérieur, faire attention quand on ralentit ou qu’on s’arrête, sous peine de se faire arracher son appareil photo ou son sac par la fenêtre ouverte.

A droite, la plage, le golfe de Guinée, des cocotiers avec les traces d’anciens bidonvilles détruits, autrefois habités par des « déguerpis », des sans-abris qui ont construit des maisonnettes de fortune et qu’un jour des pelleteuses sont venus chasser. La précarité, la violence sociale et économique qui marquent le paysage, la géographie, quand on a la chance d’avoir un guide qui décode ce qu’il est difficile de comprendre au premier abord.

A gauche, un quartier de « déguerpis » le long de l’aéroport, et que l’on a chassé récemment au petit matin, quand un jeune garçon ivoirien est décédé dans le train d’atterrissage d’un Airbus. Parce qu’il voulait partir en France, à la recherche d’une vie meilleure. Là aussi, je ressens cette fracture qui sépare les peuples.

Et bientôt, toujours sur la gauche des maisons en tôle, avec des gens attablés qui discutent. Des mosquées et des petites églises, souvent évangéliques sans que je sache à quel courant exact elles se rattachent. C’est dimanche, on sort, on fait la fête. Ce spectacle me fait penser à Germinal, quand les mineurs se font beaux et sortent, c’est jour de repos. Le monde n’a pas vraiment changé depuis la fin du 19ème siècle, c’est toujours la précarité, la violence des rapports économiques qui tend à imposer sa marque de fabrique.

En arrivant près de Grand-Bassam, on rencontre de part et d’autre de la route des petits magasins qui vendent des objets en bois. Il faut alors descendre et prendre un taxi.

Cette excursion est pour moi une véritable aventure, et comme je l’écris souvent, une plongée dans la matrice de la Côte d’Ivoire où se forgent les rêves, les aspirations de ce peuple si attachant.

Flânerie dans les rues de Grand-Bassam, dans le quartier France, visite du palais des gouverneurs où s’est installé le Musée National du Costume, passage devant l’ancien bâtiment de la Poste et de la Douane, également devant l’église avec un petit monument dédié aux missionnaires dont beaucoup ont succombé à la fièvre jaune. Murmure du passé, soupirs évanouis de ces hommes porteurs d’une foi qui serait peut-être maintenant désuète, mais ils croyaient en leur rôle messianique. Emportés par la maladie, leur nom nous interpelle, comme un témoignage de ce qui fut leur vie et, sans doute, de leur amour pour ce pays et ses habitants.

Palais des gouverneurs
Maison des artistes
Bâtiment Poste et Douane

Un dicton dit ici : « Les africains ont le temps, les blancs leur montre ». Peut-être faut-il prendre le temps pour goûter la vie, au lieu justement de se précipiter pour toujours engranger. Justement, ici je ne porte pas de montre, juste un bracelet en fine cordelette tressée obtenue au monastère de Koya-san, dans ce pays du Soleil levant que j’affectionne particulièrement. Le Japon et sa philosophie de vie ne me quitte jamais.

Monument élevé à la mémoire des missionnaires
Plaque commémorative

Je suis donc quelque part un africain. Un africain du nord certainement. Je retrouve ici ce parfum des peuples d’Afrique qui me rappelle si douloureusement l’Algérie.

Ici, les gens ont souvent peu de choses. Mais ils ont cette énergie que de nombreux français mériteraient d’avoir pour les sortir de leur léthargie, de leur pessimisme sans nom.

J’ai parfois l’impression de fouler une terre nourricière des rêves les plus fous, de ceux qui nous font avancer.

Cri pour la liberté

Escapade dans un restaurant en bord de plage, avec des paillotes, bien clos, frontière invisible entre ceux qui peuvent déjeuner ici, et tous les autres qui ne font que passer et n’y entreront peut-être jamais.

Tout près, un couple du Moyen Orient avec leurs enfants et leur « servante », ainsi que l’on appelle ici les employées de maison. Là aussi, frontière bien campée…

Le ciel était un peu cotonneux, blanc, la chaleur s’est emparée de chaque pore de ma peau, comme pour faire remonter de ma mémoire le sel de la vie, mais aussi le sucre du meilleur des choses.

A mon retour, le soir, en reprenant un gbaka pour rentrer à Abidjan, un habitant du quartier m’a interpellé : « Bonjour le Blanc ». Je me suis arrêté, et je lui ai serré la main pour le saluer. Il m’a remercié. Télescopage de deux mondes qui, au lieu de se méconnaître, devraient tisser, que dis-je, tresser des liens pour mieux se comprendre et se métisser.

Me voici au seuil d’une vieillesse qui éloigne les possibles, rend toujours tout plus difficile.

Mais je ne veux renoncer à rien, sauf à l’immobilisme et au repli sur soi. Pourquoi ? Peut-être au nom de tous les miens qui ont disparu dans le grand sablier du temps, et sûrement au nom de mon oncle Gilbert, disparu à l’âge de 18 ans à Oran de la fièvre thyphoïde. Sa mort a ravagé la vie de mes grands-parents paternels.

Cadeau ultime de la vie, ma grand-mère Françoise a pu me connaître, me prendre dans ses bras avant de décéder un an plus tard.

Je ne veux aussi renoncer à rien de mes rêves, pour la mémoire de ma mère qui n’a pas eu la vie qu’elle méritait.

Je voyage toujours en pensant à eux.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

L’invitation au voyage

Abidjan, le 1er février 2020

Si vaste, si nuancé le monde dans toutes ses facettes, ses paysages, l’arc-en-ciel de ses cultures, l’exhubérance des habitants rencontrés le long des routes.

La magie des rencontres, l’étonnement au petit matin devant un lever de soleil autre que celui connu en occident ; le ciel un peu cotonneux, blanchâtre quand souffle l’harmattan sur Abidjan et toute la Côte d’Ivoire, ce vent chaud et sec venu du Sahara. Et cette disponibilité plus forte, ouverte à l’inconnu pour recevoir d’autres émotions, des sensations nouvelles, un sentiment de plénitude face à ce que l’on ne connaît pas encore. Et que tout notre être est prêt à accueillir.

De ce temps de retraite, déjà plus de cinq années, je retiens l’attente, l’émerveillement devant tous ces pays que j’ai foulés, le coeur vaillant, pas toujours bien assuré je dois l’avouer, car il n’est vraiment pas facile de sortir de soi, de se donner à l’inconnu.

Et pourtant, si chacun partait à la rencontre d’autres cultures, de continents, de pays éloignés, de peuples jamais abordés, mais aussi de son quartier avec le souci constant de sortir de son mental bien assis sur ses certitudes, on y gagnerait pour mieux connaître les autres ; l’autre, dans sa spécificité originale, unique, seule attitude peut-être pour casser cette méfiance grandissante que nous inspire ce qui est différent.

Le monde est vaste, infini, et pourtant notre compréhension de tout ce qui le constitue est étroite, limitée, réductrice, parfois sectaire.

J’ai respiré les embruns de l’Océan Pacifique qui méritait bien son nom le jour où je me promenais avec des amis japonais à Hamamatsu. Et pourtant, un panneau mettait en garde les baigneurs du danger des tsunamis. La plage était plate, aucune colline à l’horizon. Je me demandais où l’on pouvait bien se réfugier en cas de danger. Mais mes amis étaient calmes, aucune inquiétude apparente. Peut-être parce qu’à force de vivre près de l’abîme, de la bête qui sommeille au fond de l’océan, on apprivoise sa propre peur pour ne pas sombrer dans les flots destructeurs de ce qui nous pousse à oublier que l’humanité est une et que, par la bienveillance, unis, nous pouvons faire face à ce qui nous dépasse.

J’aurais tant à dire du pays du Soleil Levant, cet archipel qui a habité mes rêves d’adolescent et que j’ai foulé pour la première fois au printemps 2015.

La Chine, ce continent si vaste que j’ai parcouru à l’été de la même année dans ses provinces du Nord-est. Et aussi Beijing, Nanjing, Suzhou et ses jardins façonnés de la main de l’homme, d’où émane une douce philosophie, et qui nous font sentir que nous appartenons tous pleinement à la nature, en dépit cette arrogance qui voudrait que nous soyons au-dessus de tout.

En flânant dans ces jardins que je pourrais qualifier de parcours, d’initiation philosophique, tant en Chine qu’au Japon, j’ai souvent mesuré combien nos certitudes nous avaient éloignés du monde du vivant. Et pourtant, nous appartenons tous à cette floraison de l’évolution, à cette branche de l’humanité qui poursuit sans relâche l’asservissement des autres branches végétales, animales de la forêt du vivant, en les exploitant sans vergogne.

Et pourtant, nous aurions pu être sur les branches considérées par beaucoup comme des rameaux inférieurs, si d’aventure d’autres espèces nous avaient supplantés dans l’évolution du vivant, et si nous n’avions pas su nous adapter pour les écraser de notre domination arrogante.

C’est peut-être pour cela que, dans la longue aventure sanglante de l’humanité, qui a vu l’anéantissement de peuples entiers, leur extermination sans pitié par des bourreaux dont la mémoire entache à jamais ce qui nous fait homme, le monde continue allègrement ses massacres au nom d’une prétendue supériorité raciale, ethnique, de considérations géo-politiques, de pseudo-arguments scientifiques, de pureté du sang, qui ne sont jamais que le crime justifié par des menteurs, de véritables salopards dont le nom même est une insulte à la vie.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Regard croisé sur Abidjan

Dimanche, escapade sur la Lagune d’Abidjan. Mais pour cela, il faut traverser en taxi des quartiers où rien n’est facile, croiser des petits commerces de confection de repas, d’ateliers de réparation, des garages à ciel ouvert, tout ce que la vie bruisse d’activités pour permettre à des familles d’essayer de vivre du mieux possible.

Une amie m’a recommandé un restaurant qui donne sur la Lagune, le Débarcadère. Aujourd’hui, il fait comme toujours très chaud, le ciel a cette couleur très particulière d’un blanc un peu ouaté. Je ressens une chaleur sèche, très sèche même, mais mon métabolisme n’est sans doute pas au mieux de sa forme car c’est en fait une chaleur humide qui s’empare de chacun.

Nous sommes partis en taxi pour déjeuner au bord de l’eau dans ce restaurant particulièrement renommé pour ses poissons. Quelques familles et couples sont attablés. Avant de pouvoir rejoindre cet établissement, il nous a fallu passer par une rue où c’est un autre type de restauration à ciel ouvert qui s’est installé, quelque chose de très frugal et sobre, de petites échoppes sans aucune prétention, que dis-je, un coin de cuisine improvisé, une table. Les deux visages d’un pays fracturé.

Tout en discutant, mon esprit vagabonde, traverse l’océan, remonte le long des côtes africaines pour bientôt se poser en douceur sur cette côte méditerranéenne où un autre ciel, souvent très bleu et haut, a bercé mes premières années.

Enfant, j’aimais cette littérature qui me parlait de l’Afrique profonde, secrète, de ce continent noir qui me fascinait. Tout cela revient à la surface de mes souvenirs, comme l’écume par un jour de grand vent.

Et là, comme un balancier malicieux, mon esprit retourne sur cette Algérie natale, devenue depuis l’âge de mes dix ans, une terre d’exil.

C’est l’endroit et l’envers. La contradiction majeure de ta vie de ne jamais être là, quand il le faudrait.

Un peu plus tard, nous traverserons la lagune en bateau, rejoindre la rive opposée pour descendre à la gare lagunaire de Blockauss , afin de prendre un taxi et rejoindre le marché des artisans où de nombreux commerçants sénégalais vendent un artisanat qui vient, je pense, de plusieurs pays africains.

C’est un kaléïdoscope de la culture du continent, avec ses masques énigmatiques qui semblent interroger les passants, image d’un inconscient qui se retranche sur lui-même et nous livre, parfois, comme un sourire, un questionnement.

J’aime ces tissus colorés aux motifs un peu naïfs, mais qui nous parlent de la vie sauvage, de liberté affranchie de ces convenances sociales où nombre d’entre-nous se perdent. Alors que la vie, la vraie vie est autre chose que ce repli sur soi, sur son appartenance sociale, sur un Occident en manque de repères. Alors même qu’il a colonisé le monde entier, détruit des structures traditionnelles tribales, pillé leurs ressources. Et que maintenant il rejette de plus en plus ces peuples qui se sont battus au nom de la liberté sur des chemins de bataille tout au long du vingtième siècle.

Abidjan la belle, Abidjan la fière, habitée par la résilience, quand certains n’ont que peu de choses pour vivre dignement.

Car le bonheur est bout du chemin à qui sait, ou qui peut l’emprunter pour arriver jusqu’à lui.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Le temps qu’il nous reste à vivre…

Ce temps si précieux, à cultiver comme une perle rare, pour ne rien perdre de son éclat, de sa force, de ce qu’il nous donne encore envie de nager, de plonger dans les eaux turquoises du mystère des choses et des rencontres.

Car il nous est compté depuis la première seconde de notre existence, mais nous n’en avons le plus souvent jamais vraiment conscience.

Festoyons pour ce temps qui nous reste, pour mieux le faire nôtre et, aussi, pour être utile aux autres, pour leur donner un peu de ce que nous avons reçu.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Abidjan, la vie au quotidien…

Je ne me lasse pas des rues d’Abidjan. Elles sont étonnantes, pleines de vitalité, toujours prêtes à relever les défis de la vie quotidienne, pas toujours très facile pour ses habitants.

On y rencontre sur le bord des routes des petits métiers, des vendeurs de berlingots d’eau, de bananes, de fruits exotiques, de vaisselle, d’une foultitude de petits objets de la vie quotidienne. Les femmes portent très souvent les marchandises sur une sorte de petit coussin bien ancré sur leur tête. C’est assez impressionnant de les voir ainsi avec une bouteille de gaz haut perché, sans qu’elles semblent en souffrir.

Le monde occidental est d’une candeur assez épouvantable et se gargarise, la France en particulier, de lutter contre le réchauffement climatique, la pollution, les accidents de la circulation. Et pourtant, il exporte ici les voitures automobiles dont il ne veut plus chez lui, des modèles anciens, cabossés, hors d’âge, qui polluent et qu’il doit certainement revendre bien cher. Il n’y a pas de petits profits pour les grands carnassiers.

Dans une économie de survie pour de nombreux habitants, là où les transports publics sont soit inexistants, soit trop peu nombreux, être chauffeur de taxi permet certainement de surnager pour ne pas couler. On trouve ainsi les taxis rouges individuels, et les taxis jaunes collectifs. Je prends essentiellement les jaunes, ils sont moins chers et permettent de partager un parcours avec les gens du pays.

Le voyage, c’est aussi sortir des sentiers balisés, partir à la rencontre des autres.

Et puis, au hasard de ces moments où on ne reste pas dans l’entre-soi mais, au contraire où on cherche à comprendre, et qui sait, à aimer le pays qui nous accueille, on apprend des mots, des expressions inconnues chez nous. Une langue parfois savoureuse qui fabrique aussi la langue française. Car celle-ci n’est pas l’apanage des seuls français, c’est devenu une langue universelle. Et la Côte d’Ivoire, dont la langue française est la langue officielle, est un pays qui enrichit de par ses expressions et ses mots notre langue.

Akwaba veut dire bienvenue. C’est un mot que l’on rencontre souvent, que j’ai entendu à mon arrivée.

Avez vous un jeton ? C’est à dire avez-vous de la monnaie. Il est parfois difficile de trouver ici de la petite monnaie quand on casse un billet et quand on prend un taxi. C’est une question qu’on rencontre fréquemment. Aussi, j’essaie toujours d’avoir des jetons sur moi pour faire mes courses ou pour prendre un taxi.

Samedi dernier, j’ai appris une belle expression : faire le rang. C’est à dire faire la queue. En Algérie, pays de mon enfance, on disait faire la chaîne ; j’ai retrouvé cette expression dans le livre d’Albert Camus, « Le Premier Homme ».

En Algérie, on utilisait aussi une expression originale pour demander à une caissière si elle avait une poche, un petit sac afin d’y mettre ses provisions : avez vous une bourse ? Je vous laisse imaginer la réaction de la française de France à qui on demande si elle a des bourses. Et c’était une expression que l’on utilisait à Alger et dans toute l’Algérie.

Mais revenons à la Côte d’Ivoire, ne nous laissons pas distraire par ces réminiscences du passé.

Yako, veut dire désolé pour vous, rétablissez-vous bien. C’est un mot qui exprime la compassion.

J’entends tous les jours l’expression, ça va bien chez vous ? Parce que si l’on veut savoir si tout va bien chez quelqu’un, il faut aussi s’enquérir de tout ce qui entoure la personne que l’on salue, et au premier chef, sa famille.

Samedi, j’ai acheté à la gare routière d’Adjamé, quartier d’Abidjan, un ticket de bus. Je donne mon billet de la main gauche et là, je remarque le visage courroucé de l’employé. On m’a expliqué qu’ici, on utilise la main droite, main apparemment plus bénéfique que la gauche.

Les voyages, c’est le sel de la vie, ce qui peut nous rapprocher des autres et de leur humanité.

Mes voyages, c’est ce qui me permet de rester dans le mouvement, dans le rapport avec les autres. Et si lors de mes nombreux et lointains voyages, je ressens souvent le poids d’une certaine solitude, c’est le prix à payer pour découvrir la réalité intrinsèque du monde.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

L’Algérie retrouvée

Abidjan, Cocody, 18 janvier 2020

Journée étrange que ce samedi 18 janvier, 67ème anniversaire de ma naissance.

La dernière fois que j’ai eu mon anniversaire sur cette terre africaine, c’était en Algérie, à Alger précisément, en 1963. La guerre d’Algérie s’était terminée 6 mois plus tôt dans le fracas et la fureur. Des centaines de milliers de pieds-noirs s’étaient rués par avion, par bateau vers la mère patrie qui pouvait être plutôt nommée comme une marâtre, puisque certains français de France auraient bien aimé les abandonner sur leur terre natale. En oubliant que l’Armée d’Afrique, composée des peuples coloniaux de l’Empire et aussi des français d’Algérie, étaient venue en libératrice pour débarquer sur les plages de Provence. Cet accueil à reculons est souvent resté dans notre mémoire, en dépit de notre rage à tout reconstruire sur cette terre de France. Peut-être parce que nous voyons comment notre pays a tant de mal à accueillir les étrangers, à les intégrer.

Journée particulière qui me ramène à l’enfance. Nous habitions alors à Alger, rue Denfert Rochereau, près de la rue Michelet, depuis sans doute l’été 1962. Mes parents ont disparu et nous avons peu parlé de cette période. Mon père était rentré en France pour soigner une primo-infection.

Mon frère et moi souffrions aussi de ce même mal, mais c’était moins grave, nous pouvions donc nous faire soigner à Alger. Seule ma mère avait échappé à la maladie.

Ânes dans la Casbah d’Alger – voyage en Algérie en mars-avril 2019

Ma mère m’a très certainement confectionné un gâteau d’anniversaire, à moins qu’elle ne l’ait acheté à la pâtisserie s’il en restait encore, avec un repas bien savoureux comme elle savait les faire, avec quelques cadeaux, j’imagine des livres. Je raffolais des œuvres de Jules Verne. Il me faisait voyager près des chutes du Zambèze, dans les profondeurs des forêts africaines, auprès de tribus dont le mode de vie me fascinait.

Le temps s’enfuit, il emporte tout, nous laisse à nos souvenirs. Mais tous nos disparus ne sont jamais très loin par l’amour qu’ils nous ont donné. C’est peut-être cela qui me porte, me pousse à voyager, à retrouver ces odeurs, ces saveurs de l’enfance.

J’écris aussi pour que notre histoire singulière sur la terre africaine, en Algérie, ne s’oublie pas complètement, et qu’elle nous accompagne sur le chemin de notre humanité.

Car si l’aspect barbare de la colonisation est très souvent méconnue, en particulier à ses débuts avec les enfumades du Dahra, de Ténès, et dans tant d’autres moments de l’histoire de la guerre de conquête où la France a dépouillé ses habitants au profit essentiel de grands financiers, ce qui nous unit aux Algériens, c’est l’amour de cette terre, la joie d’avoir pu la fouler, d’y avoir vécu, le bonheur d’y être né.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Voyage au coeur de l’humain…

Abidjan, le 14 janvier 2020

Voyager pour découvrir, pour s’intéresser à la différence, parfois pour s’interroger sur la trajectoire d’autres peuples, afin de mieux comprendre ce qui nous sépare des autres, mais aussi ce qui nous rassemble. Car l’humain est un…

Hier soir, j’ai changé de trottoir en allant faire mes courses, ça me semblait intéressant de voir de l’autre côté du boulevard les petits jardins où s’affairent des vendeurs pour proposer leurs plantes, leurs fleurs aussi. Cela dégage une odeur printanière, apaisante. C’est un jardin éphémère qui peut permettre à certaines populations de vivre.

J’ai traversé, fait une centaine de mètres et brusquement, j’ai rencontré sur le côté le regard un peu perdu de deux petits garçons, d’environ 6 et 9 ans, apparemment occupés à garder tous ces pots offerts au regard des passants.

Ils m’ont regardé avec ce qui me semblait être une certaine détresse, du moins c’est ainsi que je l’ai compris, ou interprété. Ils étaient seuls, debout. Ils m’ont suivi avec leurs yeux d’enfants qui auraient bien aimé aller jouer ou prendre leur goûter. Mais il n’y avait rien de cela, simplement deux solitudes dans cette grande ville affairée, où l’on rencontre une foultitude de taxis. Des taxis rouges individuels, des taxis jaunes collectifs que des milliers de gens empruntent tous les jours.

J’ai continué mon chemin, un peu désemparé par ce que je percevais. La dureté de la vie, où il faut se battre pour survivre, ramener de quoi manger. Pour le reste, j’imagine que tout était à l’avenant pour eux. Il n’est qu’à voir l’habitat précaire que l’on rencontre le long des routes. 

Certains enfants aident leurs parents, ont des petits boulots en plus de l’école, ou qui sait, parfois des petits boulots tout court. Distribuer les journaux, de l’eau le long des grands voies routières comme je l’ai vu en rentrant chez moi, et c’est parfois dangereux de s’infiltrer dans le trafic quand les voitures ralentissent pour cause de bouchon, et repartent quand la circulation reprend. Garder des plantes, laver des voitures, cirer des chaussures, vendre de la menue vaisselle, la liste est longue et affligeante pour le devenir de ces enfants.

Que faire ? Leur sourire, leur témoigner de la sympathie, échanger un regard, leur montrer notre humanité. Peut-être aussi, surtout oui je pense, apporter notre modeste contribution par notre engagement pour véhiculer des idées qui peuvent être reprises par les adultes d’ici, afin que les choses changent.

Pour que la vie s’humanise, pour que les rêves chantent, aient des couleurs et dessinent un monde où chacun aura sa place.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

L’humanité est-elle un homme ?

Nous vivons encore sous le poids de cette culture plus que millénaire du triomphe sans vergogne de l’homme, qui n’a cessé de mettre sous son joug la moitié de l’humanité, celle de la femme, et qui ramène tout à lui, à sa lignée, remontant en cela toute la chaîne des générations jusqu’à l’apparition du premier homme. Et il n’y avait pas de femme ?… Tiens donc.

C’est peut-être là le grand malheur de l’humanité, plus exactement des hommes qui se sont coupés de leur autre moitié, les femmes, les reléguant à n’être que leur auxiliaire, les niant dans leur intégrité de membre à part entière de la communauté humaine. Sinon, comment pourrait-on expliquer l’ostracisme qui les frappe encore dans de nombreux domaines, politique, économique, social… Les soumettant à une situation inégalitaire. Où l’homme reste le maître des situations de pouvoir.

C’est ce que nous apprennent et nous confirment les voyages, toujours cette prétention des hommes à vouloir régenter les rêves, les aspirations des femmes, à en faire leur chose.

Ainsi, comment comprendre aussi que dans la religion catholique qui se veut pourtant universelle et fraternelle, les femmes soient exclues de la prêtrise ? Et que l’on interdise aux prêtres de prendre femme, comme si celles-ci pouvaient les détourner de leur engagement, comme si elles étaient intrinsèquement un péché… Les théologiens nous expliqueront avec moult arguments les fondements de la doctrine de l’Église en la matière. Mais rien ne pourra justifier que la femme ne soit pas l’égale de l’homme, y compris dans ce domaine. Celui de la prêtrise.

Je pourrais encore en écrire beaucoup sur ce sujet.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

Akwaba

On trouve partout ce mot en Côte d’Ivoire, bienvenue ; c’est un peu comme le 歡迎, 欢迎 huānyíng à Taïwan ou en Chine. Une façon de vous accueillir, d’ouvrir les portes pour que vous vous sentiez bien.

C’est vrai que lorsque l’on est un étranger, tout est plus compliqué, la langue, la culture, le mode de vie, le climat, les relations humaines.

Akwaba, j’aime ce joli nom empli de bienveillance pour accueillir tous les étrangers qui arrivent en Côte d’Ivoire.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

Côte d Ivoire

Le voyage, c’est pour moi une terre d’aventure, sortir de sa vie quotidienne bien rangée . Avec ces pavés à l’ancienne qui balisent un chemin connu, afin d’oser partir sur des chemins de traverse, peut-être même, qui sait, non cartographiés.

A notre époque si connectée, nous adorons tous savoir où l’on va. Et nous avons le plus souvent perdu le sens de l’inconnu, du risque. De la joie de découvrir ce que l’on ne connaît pas. Pas encore…

Vivre, c’est oser. Oser là où les autres ne vont pas, où l’on n’a jamais été, ou si peu. Vivre, c’est sortir de son univers feutré, où tout est connu, répertorié. Vivre, c’est arpenter le monde, mais par forcément des contrées lointaines, c’est parfois découvrir sa région, sa ville, en interrogeant l’architecture qui nous entoure et cette vie quotidienne que l’on avait fini par ne plus voir.

Si j’aime tant voyager, découvrir, m’intéresser aux autres, c’est aussi en raison de l’exil qui m’a frappé à l’âge de 10 ans, quand il a fallu que j’abandonne mon pays natal, l’Algérie. J’ai appris, enfant, ce qu’était la perte.

Le voyage, c’est ce qui me permet de retourner aux sources intimes de mon histoire, celles d’un homme déraciné, qui retrouve dans tous ces pays lointains, un peu des premières joies de son enfance.

Destination Abidjan, sur un avion d’Air Portugal. Suprême luxe pour moi, boire un verre de vin blanc pendant le voyage ; c’était un vin Porca de Murça.

Et me voici donc en Côte d’Ivoire, dans cette Afrique dont je rêvais déjà enfant, et que je découvrais au hasard de mes lectures. J’ai adoré les romans de Jules Verne qui me faisait parcourir la Terre entière, et en particulier « Un Capitaine de quinze ans ».

J’ai posé le pied sur cette terre ivoirienne début janvier. Curieux de tout ce qui se rapporte à la culture de ce pays, à son histoire, et avant tout à ses habitants.

Mes premières impressions, un dépaysement total, le rythme de vie toujours très soutenu à Abidjan, les couleurs, les senteurs, cette végétation luxuriante qui est partout, les jardiniers le long de certains boulevards, la gentillesse de ses habitants et l’art de se débrouiller pour faire vivre la famille. Aussi une grande générosité et l’envie de développer le pays.

Jardiniers le long du boulevard François Mitterand, des îlots de fraîcheur

Je découvre la chaleur parfois suffocante quand souffle l’harmattan, ce vent que l’on rencontre en Afrique de l’Ouest, très chaud dans la journée, plus froid la nuit, très sec. Il provient du Sahara et il est chargé de sable. La luminosité du ciel devient alors très forte, avec un ciel parfois blanc. J’ai l’impression que le jour se lève ici très rapidement, le passage de la nuit à la lumière est alors rapide.

Cette nuit, il est tombé une forte pluie, dense, presque violente. Le ciel était littéralement habité par des éclairs qui déchiraient le ciel. La foudre n’est pas tombée très loin. L’immeuble où j’habite, tout près de l’avenue François Mitterand à Abidjan, a une toiture constituée de plaques qui semblent être en zinc. Cela crépitait de façon étourdissante. On se sent alors très petit devant ces forces de la nature. C’était vraiment impressionnant. Ce matin, la terre était plutôt sèche malgré la quantité très importante d’eau qui est tombée pendant plusieurs heures.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯