Abidjan, la vie au quotidien…

Je ne me lasse pas des rues d’Abidjan. Elles sont étonnantes, pleines de vitalité, toujours prêtes à relever les défis de la vie quotidienne, pas toujours très facile pour ses habitants.

On y rencontre sur le bord des routes des petits métiers, des vendeurs de berlingots d’eau, de bananes, de fruits exotiques, de vaisselle, d’une foultitude de petits objets de la vie quotidienne. Les femmes portent très souvent les marchandises sur une sorte de petit coussin bien ancré sur leur tête. C’est assez impressionnant de les voir ainsi avec une bouteille de gaz haut perché, sans qu’elles semblent en souffrir.

Le monde occidental est d’une candeur assez épouvantable et se gargarise, la France en particulier, de lutter contre le réchauffement climatique, la pollution, les accidents de la circulation. Et pourtant, il exporte ici les voitures automobiles dont il ne veut plus chez lui, des modèles anciens, cabossés, hors d’âge, qui polluent et qu’il doit certainement revendre bien cher. Il n’y a pas de petits profits pour les grands carnassiers.

Dans une économie de survie pour de nombreux habitants, là où les transports publics sont soit inexistants, soit trop peu nombreux, être chauffeur de taxi permet certainement de surnager pour ne pas couler. On trouve ainsi les taxis rouges individuels, et les taxis jaunes collectifs. Je prends essentiellement les jaunes, ils sont moins chers et permettent de partager un parcours avec les gens du pays.

Le voyage, c’est aussi sortir des sentiers balisés, partir à la rencontre des autres.

Et puis, au hasard de ces moments où on ne reste pas dans l’entre-soi mais, au contraire où on cherche à comprendre, et qui sait, à aimer le pays qui nous accueille, on apprend des mots, des expressions inconnues chez nous. Une langue parfois savoureuse qui fabrique aussi la langue française. Car celle-ci n’est pas l’apanage des seuls français, c’est devenu une langue universelle. Et la Côte d’Ivoire, dont la langue française est la langue officielle, est un pays qui enrichit de par ses expressions et ses mots notre langue.

Akwaba veut dire bienvenue. C’est un mot que l’on rencontre souvent, que j’ai entendu à mon arrivée.

Avez vous un jeton ? C’est à dire avez-vous de la monnaie. Il est parfois difficile de trouver ici de la petite monnaie quand on casse un billet et quand on prend un taxi. C’est une question qu’on rencontre fréquemment. Aussi, j’essaie toujours d’avoir des jetons sur moi pour faire mes courses ou pour prendre un taxi.

Samedi dernier, j’ai appris une belle expression : faire le rang. C’est à dire faire la queue. En Algérie, pays de mon enfance, on disait faire la chaîne ; j’ai retrouvé cette expression dans le livre d’Albert Camus, « Le Premier Homme ».

En Algérie, on utilisait aussi une expression originale pour demander à une caissière si elle avait une poche, un petit sac afin d’y mettre ses provisions : avez vous une bourse ? Je vous laisse imaginer la réaction de la française de France à qui on demande si elle a des bourses. Et c’était une expression que l’on utilisait à Alger et dans toute l’Algérie.

Mais revenons à la Côte d’Ivoire, ne nous laissons pas distraire par ces réminiscences du passé.

Yako, veut dire désolé pour vous, rétablissez-vous bien. C’est un mot qui exprime la compassion.

J’entends tous les jours l’expression, ça va bien chez vous ? Parce que si l’on veut savoir si tout va bien chez quelqu’un, il faut aussi s’enquérir de tout ce qui entoure la personne que l’on salue, et au premier chef, sa famille.

Samedi, j’ai acheté à la gare routière d’Adjamé, quartier d’Abidjan, un ticket de bus. Je donne mon billet de la main gauche et là, je remarque le visage courroucé de l’employé. On m’a expliqué qu’ici, on utilise la main droite, main apparemment plus bénéfique que la gauche.

Les voyages, c’est le sel de la vie, ce qui peut nous rapprocher des autres et de leur humanité.

Mes voyages, c’est ce qui me permet de rester dans le mouvement, dans le rapport avec les autres. Et si lors de mes nombreux et lointains voyages, je ressens souvent le poids d’une certaine solitude, c’est le prix à payer pour découvrir la réalité intrinsèque du monde.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

L’Algérie retrouvée

Abidjan, Cocody, 18 janvier 2020

Journée étrange que ce samedi 18 janvier, 67ème anniversaire de ma naissance.

La dernière fois que j’ai eu mon anniversaire sur cette terre africaine, c’était en Algérie, à Alger précisément, en 1963. La guerre d’Algérie s’était terminée 6 mois plus tôt dans le fracas et la fureur. Des centaines de milliers de pieds-noirs s’étaient rués par avion, par bateau vers la mère patrie qui pouvait être plutôt nommée comme une marâtre, puisque certains français de France auraient bien aimé les abandonner sur leur terre natale. En oubliant que l’Armée d’Afrique, composée des peuples coloniaux de l’Empire et aussi des français d’Algérie, étaient venue en libératrice pour débarquer sur les plages de Provence. Cet accueil à reculons est souvent resté dans notre mémoire, en dépit de notre rage à tout reconstruire sur cette terre de France. Peut-être parce que nous voyons comment notre pays a tant de mal à accueillir les étrangers, à les intégrer.

Journée particulière qui me ramène à l’enfance. Nous habitions alors à Alger, rue Denfert Rochereau, près de la rue Michelet, depuis sans doute l’été 1962. Mes parents ont disparu et nous avons peu parlé de cette période. Mon père était rentré en France pour soigner une primo-infection.

Mon frère et moi souffrions aussi de ce même mal, mais c’était moins grave, nous pouvions donc nous faire soigner à Alger. Seule ma mère avait échappé à la maladie.

Ânes dans la Casbah d’Alger – voyage en Algérie en mars-avril 2019

Ma mère m’a très certainement confectionné un gâteau d’anniversaire, à moins qu’elle ne l’ait acheté à la pâtisserie s’il en restait encore, avec un repas bien savoureux comme elle savait les faire, avec quelques cadeaux, j’imagine des livres. Je raffolais des œuvres de Jules Verne. Il me faisait voyager près des chutes du Zambèze, dans les profondeurs des forêts africaines, auprès de tribus dont le mode de vie me fascinait.

Le temps s’enfuit, il emporte tout, nous laisse à nos souvenirs. Mais tous nos disparus ne sont jamais très loin par l’amour qu’ils nous ont donné. C’est peut-être cela qui me porte, me pousse à voyager, à retrouver ces odeurs, ces saveurs de l’enfance.

J’écris aussi pour que notre histoire singulière sur la terre africaine, en Algérie, ne s’oublie pas complètement, et qu’elle nous accompagne sur le chemin de notre humanité.

Car si l’aspect barbare de la colonisation est très souvent méconnue, en particulier à ses débuts avec les enfumades du Dahra, de Ténès, et dans tant d’autres moments de l’histoire de la guerre de conquête où la France a dépouillé ses habitants au profit essentiel de grands financiers, ce qui nous unit aux Algériens, c’est l’amour de cette terre, la joie d’avoir pu la fouler, d’y avoir vécu, le bonheur d’y être né.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Akwaba

On trouve partout ce mot en Côte d’Ivoire, bienvenue ; c’est un peu comme le 歡迎, 欢迎 huānyíng à Taïwan ou en Chine. Une façon de vous accueillir, d’ouvrir les portes pour que vous vous sentiez bien.

C’est vrai que lorsque l’on est un étranger, tout est plus compliqué, la langue, la culture, le mode de vie, le climat, les relations humaines.

Akwaba, j’aime ce joli nom empli de bienveillance pour accueillir tous les étrangers qui arrivent en Côte d’Ivoire.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

Côte d Ivoire

Le voyage, c’est pour moi une terre d’aventure, sortir de sa vie quotidienne bien rangée . Avec ces pavés à l’ancienne qui balisent un chemin connu, afin d’oser partir sur des chemins de traverse, peut-être même, qui sait, non cartographiés.

A notre époque si connectée, nous adorons tous savoir où l’on va. Et nous avons le plus souvent perdu le sens de l’inconnu, du risque. De la joie de découvrir ce que l’on ne connaît pas. Pas encore…

Vivre, c’est oser. Oser là où les autres ne vont pas, où l’on n’a jamais été, ou si peu. Vivre, c’est sortir de son univers feutré, où tout est connu, répertorié. Vivre, c’est arpenter le monde, mais par forcément des contrées lointaines, c’est parfois découvrir sa région, sa ville, en interrogeant l’architecture qui nous entoure et cette vie quotidienne que l’on avait fini par ne plus voir.

Si j’aime tant voyager, découvrir, m’intéresser aux autres, c’est aussi en raison de l’exil qui m’a frappé à l’âge de 10 ans, quand il a fallu que j’abandonne mon pays natal, l’Algérie. J’ai appris, enfant, ce qu’était la perte.

Le voyage, c’est ce qui me permet de retourner aux sources intimes de mon histoire, celles d’un homme déraciné, qui retrouve dans tous ces pays lointains, un peu des premières joies de son enfance.

Destination Abidjan, sur un avion d’Air Portugal. Suprême luxe pour moi, boire un verre de vin blanc pendant le voyage ; c’était un vin Porca de Murça.

Et me voici donc en Côte d’Ivoire, dans cette Afrique dont je rêvais déjà enfant, et que je découvrais au hasard de mes lectures. J’ai adoré les romans de Jules Verne qui me faisait parcourir la Terre entière, et en particulier « Un Capitaine de quinze ans ».

J’ai posé le pied sur cette terre ivoirienne début janvier. Curieux de tout ce qui se rapporte à la culture de ce pays, à son histoire, et avant tout à ses habitants.

Mes premières impressions, un dépaysement total, le rythme de vie toujours très soutenu à Abidjan, les couleurs, les senteurs, cette végétation luxuriante qui est partout, les jardiniers le long de certains boulevards, la gentillesse de ses habitants et l’art de se débrouiller pour faire vivre la famille. Aussi une grande générosité et l’envie de développer le pays.

Jardiniers le long du boulevard François Mitterand, des îlots de fraîcheur

Je découvre la chaleur parfois suffocante quand souffle l’harmattan, ce vent que l’on rencontre en Afrique de l’Ouest, très chaud dans la journée, plus froid la nuit, très sec. Il provient du Sahara et il est chargé de sable. La luminosité du ciel devient alors très forte, avec un ciel parfois blanc. J’ai l’impression que le jour se lève ici très rapidement, le passage de la nuit à la lumière est alors rapide.

Cette nuit, il est tombé une forte pluie, dense, presque violente. Le ciel était littéralement habité par des éclairs qui déchiraient le ciel. La foudre n’est pas tombée très loin. L’immeuble où j’habite, tout près de l’avenue François Mitterand à Abidjan, a une toiture constituée de plaques qui semblent être en zinc. Cela crépitait de façon étourdissante. On se sent alors très petit devant ces forces de la nature. C’était vraiment impressionnant. Ce matin, la terre était plutôt sèche malgré la quantité très importante d’eau qui est tombée pendant plusieurs heures.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯