VOYAGE DANS LE TEMPS… PLUTON OUVRIRA T’IL UN JOUR LA PORTE DES ENFERS POUR ENGLOUTIR QUICONQUE S’EN APPROCHERA ?

C’est quoi dans le fond le voyage ? Découvrir le monde au hasard de ses pérégrinations sur des terres inconnues, loin de chez soi, dans un autre pays , un continent lointain où les choses se déclinent différemment ; au coin de sa rue, un quartier où l’on ne met jamais les pieds ? C’est un peu de tout cela…

Mais le voyage, c’est aussi se transporter dans le passé à la source des origines de l’humanité et des cultures en s’appuyant sur ce qui est connu, en imaginant ce qu’a pu être la vie de tous ceux qui nous ont précédé ; ou, au contraire en se projetant dans le futur, en extrapolant la vie et le devenir de tous ceux, nombreux, très nombreux qui viendront après nous. Et là, le voyage, c’est tout autre chose dans la mesure où cela nous relie à la ronde des générations, à l’évolution de l’univers, de la vie. On se met brusquement à voyager dans le temps, à sortir de notre quotidien pour découvrir ce qui, dans le passé a existé bien avant nous, dont nous avons le plus souvent perdu la mémoire et ce qui, dans le futur, peut arriver, apparaître, dont nous n’avons pas la moindre idée. Mais ce n’est peut-être pas tout à fait différent d’ailleurs des voyages que l’on effectue de nos jours.

Y-a-t-il une éthique dans le voyage ? C’est une formule qui commence à apparaître, ce voyage solidaire de populations dans la détresse ou la pauvreté. J’y reviendrai plus longuement dans un autre texte.

Mais je voudrais aujourd’hui me pencher sur tous ces voyages dans le temps, à l’aune de nos responsabilités envers la vie, l’évolution, tout ce monde du vivant qui foisonne quand la matière inerte s’éveille – à dessein ou selon un hasard qui ne dit pas son nom ? – et crée toutes ces merveilleuses créatures du monde végétal ou animal, microscopique ou au contraire plus conséquent, sachant qu’il y a une véritable osmose entre tous les êtres vivants, ce qui permet aussi aux différentes espèces, dont la nôtre, de s’adosser les unes aux autres afin de prospérer et d’évoluer.

Je voudrais ici aborder, à propos du site très contesté de Bure dans le département de la Meuse, le problème du nucléaire et de tous ses déchets qui empoisonnent la terre, parfois pour des centaines de milliers d’années. Vous me direz, très justement d’ailleurs, quel est le rapport entre Bure, le nucléaire et le Voyage. Justement, si nous polluons gravement et si nous détruisons des espaces naturels, comment pourrons-nous encore Voyager, surtout si ces atteintes à l’environnement ont pour conséquence de chasser durablement des populations de leur territoire et de détruire leur culture, leur habitat et mode de vie. Que de mémoires humaines alors à jamais perdues !

L’Homme n’est-il pas en train d’être dépassé et dévoré par sa Créature Nucléaire qui lui échappe de plus en plus ? Pour le plus grand péril de l’humanité. Il n’y a qu’à constater certains territoires qui nous sont désormais interdits pour des milliers d’année, à Tchernobyl en Ukraine, à Fukushima au Japon. Notre Terre, petite planète bleue, aux ressources naturelles limitées commence à rétrécir sous l’effet des destructions portées à l’environnement par l’homme.

Le projet du stockage de Bure vise à entreposer d’ici la fin du XXIème siècle plus de 80 000 mètres cubes de déchets nucléaires à 500 mètres sous terre dans une roche argileuse datant de 160 millions d’années, dans 250 kilomètres de galeries afin d’y emprisonner à jamais leur radioactivité, sachant que selon les scientifiques les radionucléides ne remonteront pas à la surface avant 400 000 ans sous l’effet de l’érosion et des infiltrations d’eau. Certains de ces déchets extrêmement dangereux ont une durée de vie très longue, 24 000 ans pour le plutonium 239, plus de 2 millions d’années pour le neptunium 237. Ces mêmes scientifiques nous promettent que leur radioactivité sera alors 1 000 fois inférieure à ce qu’elle est actuellement.

Mais ce beau scénario tiendra t’il la route si un incendie se déclare dans le sous-sol sous l’effet de la chaleur des déchets nucléaires ou au moment de leur descente, si les sols bougent en raison de séismes ou de mouvements tectoniques, en cas de modification importante du climat, réchauffement climatique ou glaciation, sachant que dans ce dernier cas la pression sera très importante sur les sols du fait du poids de la glace, sans oublier les variations de température qui peuvent avoir une incidence à la fois dans le sous-sol et le lieu de stockage.

Et si une guerre éclate, ce stockage souterrain peut être aussi un enjeu pour s’emparer de matières nucléaires à des fins de destruction massive. Qu’en sera-t-il de leur surveillance permanente dans le temps ? Comment protéger et se protéger d’un tel monstre nucléaire tapi dans les entrailles de la terre, pendant si longtemps ? Nos descendants ne risquent-ils pas de relâcher leur surveillance, en s’habituant à une telle présence ou pour des raisons budgétaires et financières ?

Autre problème, celui de la Mémoire de ce lieu maudit habité par Pluton, dieu des Enfers qui, tout au long de ces 2 millions d’années n’aura de cesse de chercher à sortir à tout prix de son tombeau pour les raisons que j’ai évoquées plus haut afin d’engloutir quiconque s’en approchera ou cherchera à y pénétrer ; le temps jouera pour lui. Cerbère sera bien là pour courir la campagne et étendre l’étendard de la mort sur tous ceux qui seront à sa portée, et on sait combien le nucléaire peut menacer sur des centaines de kilomètres, sur terre, dans les sols ou l’atmosphère.

Faut-il transmettre cette Mémoire aux générations futures ? Sous quelle forme durable ? Par des symboles ou par l’écriture ? Saurons-nous rendre lisible, clair – des centaines de milliers d’années, 700 000, 800 000 ans et plus, 2 000 000 d’années peut-être – la localisation de nos déchets nucléaires ? Que nous léguons en toute irresponsabilité à nos descendants ou à une autre espèce si la nôtre devait disparaître dans les méandres de l’histoire…

Ou au contraire faudra-t-il effacer cette Mémoire afin que personne n’ait l’idée d’aller voir ce qui se passe sous le sol de Bure ?
Les finlandais ont également choisi le stockage profond avec leur projet Onkalo (La cachette) afin que nul ne s’y aventure dans le futur.

Mais a-t-on réfléchi que les générations futures chercheront peut-être à fouiller leur sous-sol à des fins de recherche scientifique ou archéologique, d’exploitation et qu’ils libèreront alors à Bure les enfers et une véritable catastrophe écologique de destruction massive.
Si nos ancêtres avaient connu une évolution jusqu’à une société nucléaire avancée et ce type de stockage, avec un oubli progressif de l’enfouissement de ces déchets nucléaires au plus profond de la terre, qu’en serait-il de nous qui creusons, forons sur terre ou sous la mer ? Y a-t-on pensé parmi les tenants du nucléaire ?

La vie est constituée de pages qui s’écrivent tous les jours et nous sommes en train d’en perdre la clef par nos comportements irrationnels, égoïstes, à courte vue, préoccupés par un gain rapide, sans réflexion en profondeur sur les conséquences en matière d’environnement et d’écologie.

Le Voyage, c’est parcourir l’espace, la géographie mais aussi explorer le temps passé et celui qui est à venir…

Gilbert SANSLAVILLE

AUTOUR DE KAGOSHIMA

Le décalage horaire ne disparaît pas immédiatement et je me sens encore vaseux, avec parfois une envie irrépressible de dormir. Je ne me suis pas tout à fait adapté à l’heure japonaise.

Nous partons mercredi matin au sud de Kagoshima, dans la pointe méridionale de l’île de Kyushu, parfois nommée « le pays du feu » en raison de son intense activité volcanique. Découvrir un pays étranger avec une voiture permet de sortir des chemins habituels desservis par les lignes de train ou de bus ; c’est un autre regard que l’on porte alors sur les choses. Je me murmure à moi-même qu’il faudrait que je fasse traduire mon permis de conduire en japonais pour avoir la possibilité de louer moi-même un jour, lors d’un prochain voyage, une voiture pour pouvoir aller dans ces villages, ces lieux reculés, si éloignés que jamais je ne pourrais les visiter sans cela.

A une trentaine de kilomètres, en suivant la côte, nous allons voir un bateau sur cale que possède un ami japonais qui nous accompagne. Dans quelques jours auront lieu des régates, et il souhaite se rendre compte de l’état du bateau.

Toujours cette idée de voyage, de déplacement, de course pour arpenter le monde et s’arpenter soi-même en se connaissant mieux. En plongeant dans ce Japon encore si mystérieux pour moi, où les villages ne sont jamais très loin de la côte, parfois posés à flanc de montagne.

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Nous longeons donc sur des kilomètres des habitations, des villages qui se protègent comme ils le peuvent mais qui seraient bien impuissants face à des tsunamis de plusieurs mètres, voire de plusieurs dizaines mètres de hauteur.

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C’est peut-être pour cela que tout le Japon est imprégné de cette notion d’éphémère qui se manifeste si bien lors de la floraison des cerisiers au mois de mars et d’avril de chaque année, cette floraison qui remonte vers le nord et parfume tout le pays.

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Nous rencontrons aussi des ports et notamment un port pétrolier avec d’immenses cuves de carburant. Qu’en serait-il de la pollution et des dégâts causés par un tsunami ? Question sans réponse – mais nous avons pourtant le triste exemple de Fukushima – qui montre la fragilité et aussi la force d’un pays, toujours prêt à se battre pour relever les défis de la vie et d’une nature qui, si elle sait se montrer généreuse, est aussi parfois d’une redoutable cruauté.

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Visiter un pays, ce n’est pas seulement s’intéresser à ses paysages, mais c’est aussi se pencher sur ce qui constitue l’essence même de son âme, de sa force de vie, et pour cela, il faut beaucoup de temps et de patience… D’humilité aussi.

Le long de la côte, digue qui paraît si fragile face à la force de l’océan…

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Petite pause avec mes amis.

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Paysage maritime avec une végétation luxuriante.

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Et des panneaux imagés pour protéger petits et grands.

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Nous continuons notre route pour visiter un monastère enfoncé dans la montagne et, pour cela, nous traversons une forêt qui porte encore les stigmates de tempêtes passées, avec des arbres arrachés, couchés, la terre déchirée…A l’image de l’existence, dans un archipel où la vie des hommes est étroitement liée à la nature.

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Il y a dans tout le Japon une esthétique des formes, des couleurs, des choses qui renvoie à l’essence même de la vie, avec aussi ce souci de protéger les arbres, de leur donner parfois une béquille pour leur permettre de prolonger leur existence, malgré leur grand âge.

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L’entrée du temple et de ses jardins, comme l’irruption soudaine dans un monde caché, parfois oublié de la mémoire des hommes où, pourtant, la beauté et l’esthétique nous rappellent que la véritable richesse qui nous rattache au monde du vivant n’est pas là où beaucoup pensent la trouver…

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Le temple et ses jardins.

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La vie est aussi une route…

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Et nous quittons bientôt ce lieu chargé de spiritualité, dans un monde moderne où celle-ci est de moins en moins présente, comme si l’homme était devenu étranger à son propre milieu qui l’a vu apparaître et se développer. Ces oriflammes semblent battre à l’unisson des grandes forces de la nature, du vent qui glisse sur les feuilles, rebondit, s’échappe pour s’enfoncer dans les profondeurs de la forêt, avec je ne sais quel message…

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Cela me rappelle un livre de poésie chinoise sur les formes du vent, sur ces formes qu’il peut prendre au gré de ses disgressions lors de ses courses sans fin, et sur les formes qu’il sculpte sur tout ce qu’il rencontre au fil du temps… N’est-ce-pas ce que nous faisons aussi tout au long de notre vie, par nos rencontres, nos projets, notre façon d’appréhender les choses… Et dans ce sens, cela illustre pourquoi, lors de notre mort nous n’emportons rien avec nous, mais qu’au contraire nous ne laissons que des traces, des influences sur les autres, tout comme nous en recevons…

Les nourritures terrestres…

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Nous nous arrêtons pour déjeuner dans un restaurant encaissé le long d’une route, tout en bois foncé, adossé à un talus le long duquel coule un petit cours d’eau où sont retenus des poissons qui seront pêchés à la demande et bientôt servis au client.

Il fait frais et cela nous repose des fortes chaleurs qui sévissent. Je découvre un plat original fait de pâtes que l’on plonge dans une eau froide qui tourne en rond dans un récipient et que l’on va chercher avec des baguettes. Je maîtrise depuis assez longtemps cette originalité asiatique que l’on utilise pour manger, ces fameuses baguettes, et j’apprécie beaucoup leur usage.

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Avec les amis.

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Après nous être restaurés, nous partons à Ibusuki pour un bain de sable fort agréable. Enveloppés dans un vêtement fourni par l’établissement, nous nous laissons recouvrir, allongés sur la plage face à l’océan et à l’abri du soleil sous une sorte de paillote, par du sable chaud que des personnes plutôt âgées nous mettent sur le corps, avec la tête posée sur une serviette. Ce sont des minéraux marins véhiculés par l’eau chaude issue de l’activité volcanique qui délassent, reposent le corps jusqu’à ce qu’il se mette à suer, éliminant des toxines. Je tiens un quart d’heure, sentant bientôt ma circulation sanguine s’accélérer. On finit toujours ce bain de sable chaud dans un onsen, ici tout proche de la plage ; c’est une plongée tout nu, une fois la douche prise, dans un bain d’eau très chaude, mais je n’y reste pas longtemps.

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L’établissement pour bain de sable chaud avec son onsen et…sa petite digue qui paraît bien modeste face à la puissance de l’océan.

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Nous rejoindrons un peu plus tard un autre onsen, véritablement superbe, en balcon sur la mer et là, j’ai trouvé qu’il y avait quelque chose de magique à être entre ciel et terre – le ciel était très bleu, lumineux – dans cette eau très chaude, comme dans un bain primitif qui pourrait régénérer les corps et les âmes. Depuis le général Mac Arthur, les onsens ne sont plus mixtes au Japon. Mais ce serait trop long d’expliquer ici pourquoi, quoiqu’il ne faille jamais dédaigner l’histoire pour comprendre un pays, et en particulier le Japon.

J’ai terminé la soirée dans ma chambre d’hôtel, déclinant l’invitation à dîner de mes amis, afin de me reposer, car si la journée avait été passionnante, me dévoilant certains aspects du Japon dans son intimité intrinsèque, j’avais vraiment besoin de repos. Les kilomètres parcourus, les activités de sable et d’eau et cette tension pour appréhender tout ce que je découvrais du Japon, avaient eu raison de ma résistance.

Gilbert SANSLAVILLE

Mercredi 12 juillet 2017