L’invitation au voyage

Abidjan, le 1er février 2020

Si vaste, si nuancé le monde dans toutes ses facettes, ses paysages, l’arc-en-ciel de ses cultures, l’exhubérance des habitants rencontrés le long des routes.

La magie des rencontres, l’étonnement au petit matin devant un lever de soleil autre que celui connu en occident ; le ciel un peu cotonneux, blanchâtre quand souffle l’harmattan sur Abidjan et toute la Côte d’Ivoire, ce vent chaud et sec venu du Sahara. Et cette disponibilité plus forte, ouverte à l’inconnu pour recevoir d’autres émotions, des sensations nouvelles, un sentiment de plénitude face à ce que l’on ne connaît pas encore. Et que tout notre être est prêt à accueillir.

De ce temps de retraite, déjà plus de cinq années, je retiens l’attente, l’émerveillement devant tous ces pays que j’ai foulés, le coeur vaillant, pas toujours bien assuré je dois l’avouer, car il n’est vraiment pas facile de sortir de soi, de se donner à l’inconnu.

Et pourtant, si chacun partait à la rencontre d’autres cultures, de continents, de pays éloignés, de peuples jamais abordés, mais aussi de son quartier avec le souci constant de sortir de son mental bien assis sur ses certitudes, on y gagnerait pour mieux connaître les autres ; l’autre, dans sa spécificité originale, unique, seule attitude peut-être pour casser cette méfiance grandissante que nous inspire ce qui est différent.

Le monde est vaste, infini, et pourtant notre compréhension de tout ce qui le constitue est étroite, limitée, réductrice, parfois sectaire.

J’ai respiré les embruns de l’Océan Pacifique qui méritait bien son nom le jour où je me promenais avec des amis japonais à Hamamatsu. Et pourtant, un panneau mettait en garde les baigneurs du danger des tsunamis. La plage était plate, aucune colline à l’horizon. Je me demandais où l’on pouvait bien se réfugier en cas de danger. Mais mes amis étaient calmes, aucune inquiétude apparente. Peut-être parce qu’à force de vivre près de l’abîme, de la bête qui sommeille au fond de l’océan, on apprivoise sa propre peur pour ne pas sombrer dans les flots destructeurs de ce qui nous pousse à oublier que l’humanité est une et que, par la bienveillance, unis, nous pouvons faire face à ce qui nous dépasse.

J’aurais tant à dire du pays du Soleil Levant, cet archipel qui a habité mes rêves d’adolescent et que j’ai foulé pour la première fois au printemps 2015.

La Chine, ce continent si vaste que j’ai parcouru à l’été de la même année dans ses provinces du Nord-est. Et aussi Beijing, Nanjing, Suzhou et ses jardins façonnés de la main de l’homme, d’où émane une douce philosophie, et qui nous font sentir que nous appartenons tous pleinement à la nature, en dépit cette arrogance qui voudrait que nous soyons au-dessus de tout.

En flânant dans ces jardins que je pourrais qualifier de parcours, d’initiation philosophique, tant en Chine qu’au Japon, j’ai souvent mesuré combien nos certitudes nous avaient éloignés du monde du vivant. Et pourtant, nous appartenons tous à cette floraison de l’évolution, à cette branche de l’humanité qui poursuit sans relâche l’asservissement des autres branches végétales, animales de la forêt du vivant, en les exploitant sans vergogne.

Et pourtant, nous aurions pu être sur les branches considérées par beaucoup comme des rameaux inférieurs, si d’aventure d’autres espèces nous avaient supplantés dans l’évolution du vivant, et si nous n’avions pas su nous adapter pour les écraser de notre domination arrogante.

C’est peut-être pour cela que, dans la longue aventure sanglante de l’humanité, qui a vu l’anéantissement de peuples entiers, leur extermination sans pitié par des bourreaux dont la mémoire entache à jamais ce qui nous fait homme, le monde continue allègrement ses massacres au nom d’une prétendue supériorité raciale, ethnique, de considérations géo-politiques, de pseudo-arguments scientifiques, de pureté du sang, qui ne sont jamais que le crime justifié par des menteurs, de véritables salopards dont le nom même est une insulte à la vie.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯

Côte d Ivoire

Le voyage, c’est pour moi une terre d’aventure, sortir de sa vie quotidienne bien rangée . Avec ces pavés à l’ancienne qui balisent un chemin connu, afin d’oser partir sur des chemins de traverse, peut-être même, qui sait, non cartographiés.

A notre époque si connectée, nous adorons tous savoir où l’on va. Et nous avons le plus souvent perdu le sens de l’inconnu, du risque. De la joie de découvrir ce que l’on ne connaît pas. Pas encore…

Vivre, c’est oser. Oser là où les autres ne vont pas, où l’on n’a jamais été, ou si peu. Vivre, c’est sortir de son univers feutré, où tout est connu, répertorié. Vivre, c’est arpenter le monde, mais par forcément des contrées lointaines, c’est parfois découvrir sa région, sa ville, en interrogeant l’architecture qui nous entoure et cette vie quotidienne que l’on avait fini par ne plus voir.

Si j’aime tant voyager, découvrir, m’intéresser aux autres, c’est aussi en raison de l’exil qui m’a frappé à l’âge de 10 ans, quand il a fallu que j’abandonne mon pays natal, l’Algérie. J’ai appris, enfant, ce qu’était la perte.

Le voyage, c’est ce qui me permet de retourner aux sources intimes de mon histoire, celles d’un homme déraciné, qui retrouve dans tous ces pays lointains, un peu des premières joies de son enfance.

Destination Abidjan, sur un avion d’Air Portugal. Suprême luxe pour moi, boire un verre de vin blanc pendant le voyage ; c’était un vin Porca de Murça.

Et me voici donc en Côte d’Ivoire, dans cette Afrique dont je rêvais déjà enfant, et que je découvrais au hasard de mes lectures. J’ai adoré les romans de Jules Verne qui me faisait parcourir la Terre entière, et en particulier « Un Capitaine de quinze ans ».

J’ai posé le pied sur cette terre ivoirienne début janvier. Curieux de tout ce qui se rapporte à la culture de ce pays, à son histoire, et avant tout à ses habitants.

Mes premières impressions, un dépaysement total, le rythme de vie toujours très soutenu à Abidjan, les couleurs, les senteurs, cette végétation luxuriante qui est partout, les jardiniers le long de certains boulevards, la gentillesse de ses habitants et l’art de se débrouiller pour faire vivre la famille. Aussi une grande générosité et l’envie de développer le pays.

Jardiniers le long du boulevard François Mitterand, des îlots de fraîcheur

Je découvre la chaleur parfois suffocante quand souffle l’harmattan, ce vent que l’on rencontre en Afrique de l’Ouest, très chaud dans la journée, plus froid la nuit, très sec. Il provient du Sahara et il est chargé de sable. La luminosité du ciel devient alors très forte, avec un ciel parfois blanc. J’ai l’impression que le jour se lève ici très rapidement, le passage de la nuit à la lumière est alors rapide.

Cette nuit, il est tombé une forte pluie, dense, presque violente. Le ciel était littéralement habité par des éclairs qui déchiraient le ciel. La foudre n’est pas tombée très loin. L’immeuble où j’habite, tout près de l’avenue François Mitterand à Abidjan, a une toiture constituée de plaques qui semblent être en zinc. Cela crépitait de façon étourdissante. On se sent alors très petit devant ces forces de la nature. C’était vraiment impressionnant. Ce matin, la terre était plutôt sèche malgré la quantité très importante d’eau qui est tombée pendant plusieurs heures.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯