AUTOUR DE KAGOSHIMA

Le décalage horaire ne disparaît pas immédiatement et je me sens encore vaseux, avec parfois une envie irrépressible de dormir. Je ne me suis pas tout à fait adapté à l’heure japonaise.

Nous partons mercredi matin au sud de Kagoshima, dans la pointe méridionale de l’île de Kyushu, parfois nommée « le pays du feu » en raison de son intense activité volcanique. Découvrir un pays étranger avec une voiture permet de sortir des chemins habituels desservis par les lignes de train ou de bus ; c’est un autre regard que l’on porte alors sur les choses. Je me murmure à moi-même qu’il faudrait que je fasse traduire mon permis de conduire en japonais pour avoir la possibilité de louer moi-même un jour, lors d’un prochain voyage, une voiture pour pouvoir aller dans ces villages, ces lieux reculés, si éloignés que jamais je ne pourrais les visiter sans cela.

A une trentaine de kilomètres, en suivant la côte, nous allons voir un bateau sur cale que possède un ami japonais qui nous accompagne. Dans quelques jours auront lieu des régates, et il souhaite se rendre compte de l’état du bateau.

Toujours cette idée de voyage, de déplacement, de course pour arpenter le monde et s’arpenter soi-même en se connaissant mieux. En plongeant dans ce Japon encore si mystérieux pour moi, où les villages ne sont jamais très loin de la côte, parfois posés à flanc de montagne.

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Nous longeons donc sur des kilomètres des habitations, des villages qui se protègent comme ils le peuvent mais qui seraient bien impuissants face à des tsunamis de plusieurs mètres, voire de plusieurs dizaines mètres de hauteur.

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C’est peut-être pour cela que tout le Japon est imprégné de cette notion d’éphémère qui se manifeste si bien lors de la floraison des cerisiers au mois de mars et d’avril de chaque année, cette floraison qui remonte vers le nord et parfume tout le pays.

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Nous rencontrons aussi des ports et notamment un port pétrolier avec d’immenses cuves de carburant. Qu’en serait-il de la pollution et des dégâts causés par un tsunami ? Question sans réponse – mais nous avons pourtant le triste exemple de Fukushima – qui montre la fragilité et aussi la force d’un pays, toujours prêt à se battre pour relever les défis de la vie et d’une nature qui, si elle sait se montrer généreuse, est aussi parfois d’une redoutable cruauté.

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Visiter un pays, ce n’est pas seulement s’intéresser à ses paysages, mais c’est aussi se pencher sur ce qui constitue l’essence même de son âme, de sa force de vie, et pour cela, il faut beaucoup de temps et de patience… D’humilité aussi.

Le long de la côte, digue qui paraît si fragile face à la force de l’océan…

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Petite pause avec mes amis.

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Paysage maritime avec une végétation luxuriante.

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Et des panneaux imagés pour protéger petits et grands.

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Nous continuons notre route pour visiter un monastère enfoncé dans la montagne et, pour cela, nous traversons une forêt qui porte encore les stigmates de tempêtes passées, avec des arbres arrachés, couchés, la terre déchirée…A l’image de l’existence, dans un archipel où la vie des hommes est étroitement liée à la nature.

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Il y a dans tout le Japon une esthétique des formes, des couleurs, des choses qui renvoie à l’essence même de la vie, avec aussi ce souci de protéger les arbres, de leur donner parfois une béquille pour leur permettre de prolonger leur existence, malgré leur grand âge.

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L’entrée du temple et de ses jardins, comme l’irruption soudaine dans un monde caché, parfois oublié de la mémoire des hommes où, pourtant, la beauté et l’esthétique nous rappellent que la véritable richesse qui nous rattache au monde du vivant n’est pas là où beaucoup pensent la trouver…

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Le temple et ses jardins.

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La vie est aussi une route…

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Et nous quittons bientôt ce lieu chargé de spiritualité, dans un monde moderne où celle-ci est de moins en moins présente, comme si l’homme était devenu étranger à son propre milieu qui l’a vu apparaître et se développer. Ces oriflammes semblent battre à l’unisson des grandes forces de la nature, du vent qui glisse sur les feuilles, rebondit, s’échappe pour s’enfoncer dans les profondeurs de la forêt, avec je ne sais quel message…

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Cela me rappelle un livre de poésie chinoise sur les formes du vent, sur ces formes qu’il peut prendre au gré de ses disgressions lors de ses courses sans fin, et sur les formes qu’il sculpte sur tout ce qu’il rencontre au fil du temps… N’est-ce-pas ce que nous faisons aussi tout au long de notre vie, par nos rencontres, nos projets, notre façon d’appréhender les choses… Et dans ce sens, cela illustre pourquoi, lors de notre mort nous n’emportons rien avec nous, mais qu’au contraire nous ne laissons que des traces, des influences sur les autres, tout comme nous en recevons…

Les nourritures terrestres…

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Nous nous arrêtons pour déjeuner dans un restaurant encaissé le long d’une route, tout en bois foncé, adossé à un talus le long duquel coule un petit cours d’eau où sont retenus des poissons qui seront pêchés à la demande et bientôt servis au client.

Il fait frais et cela nous repose des fortes chaleurs qui sévissent. Je découvre un plat original fait de pâtes que l’on plonge dans une eau froide qui tourne en rond dans un récipient et que l’on va chercher avec des baguettes. Je maîtrise depuis assez longtemps cette originalité asiatique que l’on utilise pour manger, ces fameuses baguettes, et j’apprécie beaucoup leur usage.

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Avec les amis.

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Après nous être restaurés, nous partons à Ibusuki pour un bain de sable fort agréable. Enveloppés dans un vêtement fourni par l’établissement, nous nous laissons recouvrir, allongés sur la plage face à l’océan et à l’abri du soleil sous une sorte de paillote, par du sable chaud que des personnes plutôt âgées nous mettent sur le corps, avec la tête posée sur une serviette. Ce sont des minéraux marins véhiculés par l’eau chaude issue de l’activité volcanique qui délassent, reposent le corps jusqu’à ce qu’il se mette à suer, éliminant des toxines. Je tiens un quart d’heure, sentant bientôt ma circulation sanguine s’accélérer. On finit toujours ce bain de sable chaud dans un onsen, ici tout proche de la plage ; c’est une plongée tout nu, une fois la douche prise, dans un bain d’eau très chaude, mais je n’y reste pas longtemps.

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L’établissement pour bain de sable chaud avec son onsen et…sa petite digue qui paraît bien modeste face à la puissance de l’océan.

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Nous rejoindrons un peu plus tard un autre onsen, véritablement superbe, en balcon sur la mer et là, j’ai trouvé qu’il y avait quelque chose de magique à être entre ciel et terre – le ciel était très bleu, lumineux – dans cette eau très chaude, comme dans un bain primitif qui pourrait régénérer les corps et les âmes. Depuis le général Mac Arthur, les onsens ne sont plus mixtes au Japon. Mais ce serait trop long d’expliquer ici pourquoi, quoiqu’il ne faille jamais dédaigner l’histoire pour comprendre un pays, et en particulier le Japon.

J’ai terminé la soirée dans ma chambre d’hôtel, déclinant l’invitation à dîner de mes amis, afin de me reposer, car si la journée avait été passionnante, me dévoilant certains aspects du Japon dans son intimité intrinsèque, j’avais vraiment besoin de repos. Les kilomètres parcourus, les activités de sable et d’eau et cette tension pour appréhender tout ce que je découvrais du Japon, avaient eu raison de ma résistance.

Gilbert SANSLAVILLE

Mercredi 12 juillet 2017