Regard croisé sur Abidjan

Dimanche, escapade sur la Lagune d’Abidjan. Mais pour cela, il faut traverser en taxi des quartiers où rien n’est facile, croiser des petits commerces de confection de repas, d’ateliers de réparation, des garages à ciel ouvert, tout ce que la vie bruisse d’activités pour permettre à des familles d’essayer de vivre du mieux possible.

Une amie m’a recommandé un restaurant qui donne sur la Lagune, le Débarcadère. Aujourd’hui, il fait comme toujours très chaud, le ciel a cette couleur très particulière d’un blanc un peu ouaté. Je ressens une chaleur sèche, très sèche même, mais mon métabolisme n’est sans doute pas au mieux de sa forme car c’est en fait une chaleur humide qui s’empare de chacun.

Nous sommes partis en taxi pour déjeuner au bord de l’eau dans ce restaurant particulièrement renommé pour ses poissons. Quelques familles et couples sont attablés. Avant de pouvoir rejoindre cet établissement, il nous a fallu passer par une rue où c’est un autre type de restauration à ciel ouvert qui s’est installé, quelque chose de très frugal et sobre, de petites échoppes sans aucune prétention, que dis-je, un coin de cuisine improvisé, une table. Les deux visages d’un pays fracturé.

Tout en discutant, mon esprit vagabonde, traverse l’océan, remonte le long des côtes africaines pour bientôt se poser en douceur sur cette côte méditerranéenne où un autre ciel, souvent très bleu et haut, a bercé mes premières années.

Enfant, j’aimais cette littérature qui me parlait de l’Afrique profonde, secrète, de ce continent noir qui me fascinait. Tout cela revient à la surface de mes souvenirs, comme l’écume par un jour de grand vent.

Et là, comme un balancier malicieux, mon esprit retourne sur cette Algérie natale, devenue depuis l’âge de mes dix ans, une terre d’exil.

C’est l’endroit et l’envers. La contradiction majeure de ta vie de ne jamais être là, quand il le faudrait.

Un peu plus tard, nous traverserons la lagune en bateau, rejoindre la rive opposée pour descendre à la gare lagunaire de Blockauss , afin de prendre un taxi et rejoindre le marché des artisans où de nombreux commerçants sénégalais vendent un artisanat qui vient, je pense, de plusieurs pays africains.

C’est un kaléïdoscope de la culture du continent, avec ses masques énigmatiques qui semblent interroger les passants, image d’un inconscient qui se retranche sur lui-même et nous livre, parfois, comme un sourire, un questionnement.

J’aime ces tissus colorés aux motifs un peu naïfs, mais qui nous parlent de la vie sauvage, de liberté affranchie de ces convenances sociales où nombre d’entre-nous se perdent. Alors que la vie, la vraie vie est autre chose que ce repli sur soi, sur son appartenance sociale, sur un Occident en manque de repères. Alors même qu’il a colonisé le monde entier, détruit des structures traditionnelles tribales, pillé leurs ressources. Et que maintenant il rejette de plus en plus ces peuples qui se sont battus au nom de la liberté sur des chemins de bataille tout au long du vingtième siècle.

Abidjan la belle, Abidjan la fière, habitée par la résilience, quand certains n’ont que peu de choses pour vivre dignement.

Car le bonheur est bout du chemin à qui sait, ou qui peut l’emprunter pour arriver jusqu’à lui.

Gilbert Sanslaville 桑吉伯