DESTINATION TAÏWAN


Mercredi 21 février

Départ par le vol d’Air Eva, compagnie nationale taïwanaise à 11h20 de Paris Charles-de-Gaulle. C’est mon quatrième voyage en Asie et la magie qui présidait aux précédents a disparu, peut-être parce que celui-ci est plus réfléchi, plus construit, avec un objectif bien précis, apprendre le chinois et ses caractères traditionnels, écrire un vrai journal de voyage avec la découverte de cette culture taïwanaise et de ce pays qui me rappelle étonnamment mon Algérie natale. Je reviendrai plus tard sur ce point très précis car c’est pour cela que je suis aussi revenu à Taïwan.

Je suis assis près d’une famille qui vient de Calais et il ressort de ma discussion auprès de mon voisin que, selon lui, l’épouvantail des migrants est agité par une certaine classe politique à des fins électorales, même s’il ne faut pas minimiser l’importance de cette question. Mais souvenons-nous qu’en 1962, notamment à Marseille, certains hommes politiques très connus voulaient ramener les Rapatriés en Algérie pour s’en débarrasser. Il y a cette phrase malheureusement célèbre et cruelle prononcée en juillet 1962 par Gaston Defferre : « Qu’ils aillent se réadapter ailleurs » (Publié par l’Obs le 6 juillet 2012). C’est peut-être pour cela que les Pieds-Noirs ont eu à coeur de parfaitement s’intégrer à la société française dont ils étaient des membres à part entière malgré leur statut de rapatrié. Ils avaient certainement à prouver quelque chose, montrer qu’ils étaient tout à fait respectables, loin de l’image qu’on voulait bien en donner.
Beaucoup de métropolitains ont la mémoire très courte, ils ont oublié ce qu’est l’exil loin du pays natal pour cause de guerre ou de catastrophe économique. On ne part jamais de gaîté de coeur de chez soi. Et bientôt, nous verrons aussi apparaître l’exil climatique, il a commencé d’ailleurs ; alors sachons nous organiser pour accueillir tous ces flots de réfugiés qui, la plupart du temps, quittent leur pays pour sauver tout simplement leur peau.

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Nous survolons l’Europe, Istamboul, plus tard le nord de l’Inde, tout en prenant nos plateaux repas peu après notre départ et avant notre arrivée à Taïpei. Je ne résiste pas à un verre de vin rouge et à un camenbert. C’est parfois dur la vie…

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La nuit va bientôt régner en maître au sein de l’avion, d’abord par les hublots qu’il faudra rapidement baisser, et puis avec le décalage horaire lorsque nous rencontrerons la vraie nuit avec l’entrée progressive en Asie. Il faut en effet rajouter sept heures à l’heure française pour avoir l’heure de Taïpei.

Gilbert Sanslaville

DEPART POUR TAÏWAN – DEPARTURE FOR TAIWAN

Mardi 20 février

Train pour Paris, destination Taïwan, aboutissement d’une longue réflexion pour apprendre le mandarin, avec ses caractères traditionnels, au Mandarin Training Center de Taïpei pour une période de trois mois, en République de Chine. C’est aussi un au-revoir avec ma famille qui a la générosité de me laisser ainsi partir pendant une longue période.

Le chinois, écriture mystérieuse, ésotérique pour un occidental, avec ses traits, ses courbes, ses points qui s’inscrivent dans une histoire plongeant ses racines dans un passé lointain, à l’heure où les hommes inventaient cette forme d’écriture en s’inspirant de ce qu’ils observaient dans la nature, dans le monde du vivant, où toutes les combinaisons sont possibles. D’ailleurs, il n’y a ni majuscule, ni séparation entre les mots, ce qui impose à l’esprit de trouver le bon assemblage et développe ainsi la capacité d’observation de chacun, et aussi une sensibilisation à l’art et à la poésie, tant ces caractères sont harmonieux et beaux.

Comme très souvent, le train est affiché à l’heure mais il partira finalement avec 6 minutes de retard ; je me demande parfois si, en France, le rapport au temps et à l’exactitude, toujours en décalage avec ce qui est prévu, n’est pas devenu quelque chose de culturellement établi, et il faudra sans doute beaucoup de patience pour qu’enfin les choses se fassent telles qu’elles sont annoncées.

Rendez-vous le soir avec un de mes fils dans un restaurant marocain à Paris, Le Tajine, où nous dégustons un délicieux couscous qui me rappelle cette cuisine algérienne et pied-noir que ma mère, aujourd’hui disparue, nous faisait toujours avec beaucoup d’amour.

Gilbert SANSLAVILLE

EN IMMERSION A TAÏPEI…

Me voici donc jusqu’à lundi à Taïpei puisqu’un typhon est annoncé pour samedi sur Taitung. J’ai regardé ce qui s’était passé il y a quelques années dans cette ville cotière installée sur les rivages de l’Océan Pacifique, et l’énormité des vagues qui s’étaient abattues sur le rivage m’a vraiment convaincu que c’était une décision sage que de ne pas aller taquiner les éléments naturels.

Après avoir réservé un hôtel tout proche, je me suis mis en route pour y déposer ma valise car généralement les chambres ne sont disponibles ici qu’à partir de 15 heures. Une fois de plus, les habitants de Taïpei sont très serviables ; un chauffeur de taxi m’a renseigné et, après avoir fait quelques pas, je l’ai entendu accourir pour me montrer où était précisément cet hôtel. Etonnant et plein de bienveillance !

Une fois libéré de cette tâche matérielle, quoi de mieux que de s’enfoncer dans les rues avoisinantes et de partir, affranchi de tout guide touristique, pour y découvrir, à l’aventure, sans idées préconçues, comment est constituée une ville, quelles sont ses caractéristiques profondes, loin de toute représentation que l’on pourrait s’y faire a priori. Il est vrai que les grandes tendances actuelles sont toujours de visiter monuments, musées, lieux branchés et j’y souscrit parfaitement ; et pourtant avec quel étonnement je parcours ces rues qui ne sont dans aucun guide mais qui révèlent parfaitement l’état d’esprit, l’âme d’une ville dans sa vie quotidienne, bien réelle. J’y découvre un Taïpei exotique pour moi qui suis européen, une ville chaleureuse, où l’on y rencontre aussi des personnes simples, parfois très pauvres, dont on se demande pour certains où ils dorment le soir. Et pourtant jamais de gens agressifs. L’architecture y est résolument moderne, avec lorsque l’on rentre plus avant dans certains quartiers, des immeubles très modestes et d’autres dont on voit qu’ils sont comme lancés dans l’aventure du développement de la ville et du pays. La République de Chine s’y construit, lancée dans son devenir et je sens combien les taïwanais sont fiers de leur pays, de son développement dans une Asie où tant de pays veulent avancer dans une modernité qui reste à définir, dans un futur où rien n’est écrit. Oui, ce futur qui se dessine partout dans le monde et dont on voit mal ses contours, y compris dans notre Europe qui me paraît parfois si inquiète pour son avenir, ce qui s’y traduit par cette montée constante d’une extrême droite dont l’unique moteur est la peur des étrangers, la peur de l’autre.

Je ne ressens pas ici cette peur ; sans doute je ne détiens pas toutes les clefs pour comprendre cette société, et mes yeux étonnés et infiniment curieux se délectent de tout ce qui j’y découvre. Au hasard de mon entrée dans un grand magasin, je remarque un restaurant plutôt branché avec une musique et des chanteurs que l’on pourrait trouver en Europe. Je m’y installe, prends de ces crudités que je ne mange pas suffisamment et, entre deux bouchées, je travaille sur mon petit ordinateur qui m’accompagnait déjà lors de mon premier voyage au Japon en mars 2015 pour la fête des cerisiers. C’est certain, je ne voyage pas léger. Et pourquoi devrait-t’on voyager léger alors qu’il y a tant de choses à découvrir, à comprendre, et aussi parfois à ramener chez soi, comme un témoignage des émotions ressenties ; et il y a aussi tous ces mots à débusquer pour qu’ils réussissent à traduire ce que l’on peut éprouver devant la beauté des choses, la nouveauté des situations.
Je ne voyage pas pour rester à la surface des choses, mais au contraire je voyage pour aller au coeur de ce qui me paraît important parce que je dispose, pour ce temps limité, contraint, de la liberté d’aller et de venir comme je l’entends.

Je sens un pays tourné vers l’avenir, une jeunesse avide de découverte, sans trop de tabou je pense, mais avec toujours beaucoup de retenue.

En fin d’après-midi, je m’en vais visiter le temple de Longshan, situé Guangzhou Lu. C’est un temple très connu à Taïpei. Son nom signifie « la montagne des dragons ». Bâti une première fois en 1638, il a été rebâti trois fois, d’abord suite à un tremblement de terre en 1815 où il s’est effondré, puis suite à un typhon en 1867, et enfin victime d’un bombardement par les alliés en 1945, sa restauration s’est achevée en 1957. Il ne reste pas grand chose du premier temple construit. On retrouve de très nombreux dragons, que ce soit sur son toit ou autour de ses piliers.

Pendant que je commence ma visite, la pluie se met à tomber, suffisamment fort pour gâcher un peu la visite. Des gens prient, ils sont recueillis, récitent des textes, s’inclinent, font brûler de l’encens ; certains jettent sur le sol deux petits morceaux de bois qui, si on les réunissaient ensemble, ressembleraient me semble t’il à un cercle, celui du yin et du yang, du moins je le pense. Des offrandes sont déposées. J’essaie de comprendre ce rituel tout en respectant par mon silence ces personnes venues dans ce temple pour se recueillir et prier.

Je ne connais pas vraiment la différence entre se recueillir dans une église et se recueillir dans un temple bouddhiste. Pour cela, il me faudrait mieux comprendre ce qu’est le bouddhisme ; j’en ai une vague idée, mais c’est très insuffisant.

C’était un moment de calme, de sérénité, de paix intérieure. Dans ces moments, je pense toujours à mes parents aujourd’hui disparus. Le voyage permet aussi cela, aller plus en profondeur dans ses racines, surtout quand une situation nous ramène à ce que nous sommes, à ce que notre famille a été et à ce qu’elle a porté dans ses valeurs, son humanité.

Gilbert
28 juillet 2017

NB : j’avais fais une erreur sur l’histoire du temple de Longshan, je viens de rectifier ce qui était erroné.