VOYAGE AUX PORTES DES ENFERS

C’est quoi le Voyage ? Découvrir le monde au hasard de ses pérégrinations sur des terres inconnues, loin de chez soi, dans un autre pays, un continent lointain où les choses se déclinent différemment ; ou au coin de sa rue, dans son quartier, avec un autre regard, en prenant son temps ? C’est un peu de tout cela…

Mais le voyage, c’est aussi se transporter dans le passé à la source de nos origines, des cultures, en s’appuyant sur l’histoire, en essayant de comprendre ce qu’a pu être la vie de tous ceux qui nous ont précédé ; ou, au contraire en se projetant dans le futur, en extrapolant la vie et le devenir de tous ceux, nombreux, très nombreux on l’espère, qui viendront après nous. Et là, le voyage, c’est tout autre chose dans la mesure où cela nous relie aux générations futures.

On se met alors brusquement à embrasser le temps…

Je voudrais me pencher ici sur le site très contesté de Bure dans le département de la Meuse. Il s’agit du problème de l’énergie nucléaire et de tous ses déchets qui empoisonnent la terre. Vous me direz, très justement d’ailleurs, quel est le rapport entre Bure, le Nucléaire et le Voyage ? Justement, si nous polluons gravement et si nous détruisons des espaces naturels, comment pourrons-nous encore voyager, surtout si ces atteintes à l’environnement ont pour conséquence de chasser durablement des populations de leur territoire et de détruire leur culture, leur habitat, leur mode de vie. Que de mémoires humaines alors à jamais perdues !

L’Homme n’est-il pas en train d’être dépassé et dévoré par sa Créature Nucléaire qui lui échappe de plus en plus ? Pour le plus grand péril de l’humanité. Il n’y a qu’à constater certains territoires qui nous sont désormais interdits pour des milliers d’année, à Tchernobyl en Ukraine, à Fukushima au Japon.

Notre Terre, petite planète bleue, aux ressources naturelles limitées commence à rétrécir, sans que nous n’en prenions vraiment conscience, sous l’effet du réchauffement climatique, des destructions portées à l’environnement.

Que restera t’il de ces petites îles de Corée lors de la montée des eaux ? Je les ai découvertes lors de mon séjour à Busan. Elles me rappellent ces estampes de montagnes que j’ai appréciées lors d’une exposition à la Cité interdite de Beijing.

Life may be beautiful – Busan, South Korea, 2018, 4th of june

Le projet du stockage en couche géologique profonde de Bure vise à entreposer d’ici la fin du XXIème siècle 85 000 mètres cubes de déchets nucléaires provenant du coeur des centrales nucléaires françaises, à 500 mètres sous terre dans une roche argileuse datant de 160 millions d’années, dans 250 kilomètres de galeries afin d’y emprisonner à jamais leur radioactivité, sachant que les radiations émises par ces déchets extrêmement dangereux pourront durer au moins 100 000 ans. L’argile devrait jouer le rôle de barrière naturelle pour les radiations.

100 000 ans, c’est une échelle de temps hors de proportion pour toute civilisation et pour tout être humain.

La sécurité du site de Bure doit pouvoir être assurée pendant cette durée de temps en raison des matières radioactives qui s’y trouveront. Ce serait vraiment une première mondiale, 100 000 ans, car qui se souviendra du danger de ce stockage dans quelques milliers d’années ? Il faudra maintenir sur le site des forces de sécurité importantes, des pompiers, et aussi des techniciens pour la maintenance.

Et ce beau scénario tiendra t’il la route si un incendie se déclare dans le sous-sol sous l’effet de la chaleur des déchets nucléaires, par réaction chimique ou au moment de leur descente, si les sols bougent en raison de séismes ou de mouvements tectoniques, en cas de modification importante du climat, réchauffement climatique ou glaciation. Sachant que dans ce dernier cas, la pression sera très importante sur les sols du fait du poids de la glace, sans oublier les variations de température qui peuvent avoir une incidence à la fois dans le sous-sol et dans le lieu de stockage. Et en cas de période de glaciation, car il y en aura selon les scientifiques, comment surveiller et maintenir le site ?

En cas de guerre ou de terrorisme, ce stockage souterrain peut être aussi un enjeu pour s’emparer de matières nucléaires à des fins de destruction massive.

Comment protéger et se protéger d’un tel monstre nucléaire tapi dans les entrailles de la terre pendant si longtemps ? Nos descendants ne risquent-ils pas de relâcher leur surveillance, en s’habituant à une telle présence ou pour des raisons budgétaires et financières ? Car la surveillance, la protection et l’entretien de ce site coûtera très cher aux générations futures. Comment d’ailleurs chiffrer un tel coût ? Nos gouvernants vivent à crédit en reportant sur ces générations ce coût inchiffrable.

Autre problème, celui de la Mémoire de ce lieu maudit habité par Hadès, dieu des Enfers qui, avec son chien Cerbère, n’aura de cesse tout au long de ces années de chercher à sortir à tout prix de son tombeau pour les raisons que j’ai évoquées plus haut afin d’engloutir quiconque s’en approchera, ou cherchera à y pénétrer ; le temps jouera pour Hadès et contre nos descendants.

Faut-il transmettre cette Mémoire aux générations futures ? Sous quelle forme durable ? Par des symboles, par l’écriture ? Saurons-nous rendre lisible, clair la localisation de nos déchets nucléaires ? Que nous léguons en toute irresponsabilité à nos descendants ou à une autre espèce si la nôtre devait disparaître…

Ou au contraire faudra-t-il effacer cette Mémoire afin que personne n’ait l’idée d’aller voir ce qui se passe sous le sol de Bure ?
Les finlandais ont également choisi le stockage profond avec leur projet Onkalo (La cachette) afin que nul ne s’y aventure dans le futur.

Mais a-t-on réfléchi que les générations futures chercheront peut-être à fouiller leur sous-sol à des fins de recherche scientifique ou archéologique, d’exploitation et qu’ils libèreront alors à Bure les enfers et une véritable catastrophe écologique de destruction massive.


Si nos ancêtres avaient connu une évolution jusqu’à une société nucléaire avancée et ce type de stockage, avec un oubli progressif de l’enfouissement de ces déchets nucléaires au plus profond de la terre, qu’en serait-il de nous qui creusons, forons sur terre ou sous la mer ? Y a-t-on pensé parmi les tenants du nucléaire ?

La vie est constituée de pages qui s’écrivent tous les jours et nous sommes en train d’en perdre la clef par nos comportements irrationnels, égoïstes, à courte vue, préoccupés par un gain rapide, sans réflexion en profondeur sur les conséquences en matière d’environnement et d’écologie.

Le Voyage, c’est parcourir l’espace, la géographie mais aussi explorer le temps passé et celui qui est à venir… Pour être les acteurs de notre vie.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

UN PONT SUR L’HORIZON

Il y a quelques jours nos vies ont changé, et cela a commencé comme un mauvais rêve.

Dans la nuit profonde et obscure, alors que j’étais profondément endormi, un orage brutal a éclaté et sa violence m’a réveillé, sans que je sache au début si je rêvais ou non. C’était une tempête violente et soudaine, avec des vents qui emportaient tout ce qui pouvait se trouver dans les rues. Et ce fracas de la foudre qui tombait un peu partout, comme des blessures que la nature nous infligeait. Le vent était devenu grondement, il battait bruyamment les pavés comme le cheval de l’Apocalypse, avec pour cavalier un monstre sorti de forêts improbables, une faux à la main.

Les éléments naturels semblaient prendre le pas sur tout ce que notre société tenait définitivement pour acquis

Le spectre du Covid-19 vient de rentrer dans nos vies pour nous enfermer, rendant à la nature cette liberté que nous lui avions confisquée depuis si longtemps.

En sortant de mon domicile ce matin, je suis brusquement saisi par une impression étrange, personne dans les rues, si ce n’est quelques rares passants barricadés sous un masque qui cache leur visage et se pressent sans s’attarder. Et ce silence total, pesant, avec l’absence de ces petits bruits qui accompagnent habituellement nos journées.

C’est la distanciation sociale, la nouvelle norme à laquelle il va falloir durablement s’habituer.

J’ai l’impression d’être en transit vers une autre planète. C’est une dimension inattendue, l’entrée dans un monde nouveau que je ne m’explique pas. Et pour ne pas sombrer, je puise au fond de ma mémoire cet émerveillement qui avait été le mien en accostant au printemps 2015 sur la presqu’île du Sakurajima, au Japon, où se trouve l’un des volcans parmi les plus dangereux au monde.

C’était un rêve de toujours, me rendre au pays du Soleil Levant, cet archipel entouré par les plus profondes fosses océaniques du monde, où la vie prend d’autant plus sa richesse et sa force qu’elle se sait menacée par la violence des forces telluriques qui l’habitent.

Afin de rejoindre le volcan Sakurajima au départ de Kagoshima, j’embarque sur un bateau de croisière pour une courte traversée. Peu de monde, un ciel bas, nuageux, et des flots agités. Au loin, une masse montagneuse énorme, le volcan qui crache par intermittence des volutes de fumée sombre.

J’ai un masque sur le visage, il faut protéger ses poumons de tout ce que rejette ce monstre de la nature qui, en janvier 1914 est entré en éruption. Pendant de longs mois, des coulées de lave très importantes vont agrandir l’île et la relier à celle de Kyushu en comblant partiellement le détroit qui les sépare. Tout récemment en 2013, le volcan va de nouveau manifester sa puissance par des éruptions importantes. Il représente un réel danger pour les habitants qui habitent l’île, et aussi pour ceux de la ville de Kagoshima qui se trouve face à lui, sur l’île de Kyushu.

Les japonais ont appris à composer avec leur environnement parfois si dangereux, mais qui se révèle aussi très généreux grâce à ses richesses naturelles. Autour du volcan, les terres sont fertiles. Comme je l’apprendrai un peu plus tard, on y cultive de gros radis blancs appelés daikons, et aussi des komikans, minuscules mandarines très appréciées pour leur saveur.

Arrivée sur la presqu’île du Sakurajima, 13 avril 2015

C’est un formidable spectacle qui s’offre à moi, et je dois me cramponner au bastingage tant le vent nous secoue par intermittence, comme il le ferait pour un frêle esquif. Le danger est là, bien présent, par la force de ce volcan et le danger toujours présent de l’Océan Pacifique aux tsunamis meurtriers.

Une fois arrivé au port, un autobus me conduira sur un belvédère désert où la vue sur le volcan est magnifique, grandiose et austère.

Plus près du Sakurajima, seul face à la solitude dans une nature somptueuse
Du volcan à la mer

Les pentes sont ravinées, on y devine les coulées de lave que les japonais ont cherché à maîtriser grâce à des digues et à des canaux de collecte, afin de permettre aux gens de vivre ici, d’y travailler. D’ailleurs, je reviendrai sur mes pas sur une distance de plusieurs centaines de mètres afin de me rendre compte de l’importance de ces travaux de construction. C’est vraiment très impressionnant. Les maisons abritées par le relief du terrain ou des travaux de terrassement paraissent confortables et agréables à vivre.

Les hommes semblent cohabiter harmonieusement avec cette nature un peu sauvage, dangereuse. Ils s’y accommodent. On trouve des abris en béton pour se protéger des éruptions volcaniques et des chutes de pierre. C’est aussi une campagne où les productions agricoles permettent de vivre.

C’est vrai que le ciel ne doit pas être toujours bleu quand la montagne crache ses blocs de matière volcanique, que la vie n’est pas forcément facile avec les tremblements de terre nombreux et fréquents dans la région. Partout sur le sol, de la cendre dont il faut se protéger.

La réception de l’hôtel m’a donné ce matin quelques masques qui me seront utiles pendant tout mon séjour, que ce soit pour mon escapade près du volcan, ou dans la ville de Kagoshima. J’apprends l’humilité, le respect de ce qui nous dépasse et peut nous dominer, mais qui permet aussi de vivre sur ces terres labourées par les crises telluriques.

Magie d’un temps arrêté…

Une voiture s’arrêtera lorsque je prendrai des photos d’un champ de komikans, et son conducteur s’inquiètera pour savoir comment je compte rentrer au port. Je lui expliquerai que le chauffeur du bus m’a donné son heure de passage.

C’est un des charmes de mon voyage. Seul, mais pas isolé, à tenter de comprendre comment l’homme peut et doit partager l’espace avec les autres, et surtout avec le monde du vivant.

Le Sakurajima, ce volcan si dangereux, monstrueux à bien des égards, est aussi source de vie pour les japonais qui habitent près de ses flancs et dans la grande ville de Kagoshima aux rues toujours parsemées de cendre volcanique.

Et si le Covid-19 avait lui aussi à nous enseigner quelque chose d’important, afin de nous permettre de vivre enfin en harmonie avec cette biodiversité dont nous sommes issus et auquel nous appartenons, en dépit de notre propension à nous croire au-dessus de tout.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯

ABIDJAN

Voyager.

Sortir d’une vie quotidienne bien rangée, avec ces pavés à l’ancienne qui balisent un chemin bien connu.

Oser partir sur des chemins de traverse, peut-être même, qui sait, non cartographiés.

A notre époque si connectée, nous adorons tous savoir où l’on va. Et nous avons le plus souvent perdu le sens de l’inconnu, du risque. De la joie de découvrir ce que l’on ne connaît pas. Pas encore…

Vivre, c’est oser. Oser là où les autres ne vont pas, où l’on n’a jamais soi-même été, ou si peu. Sortir de son univers feutré, où tout est connu, répertorié.

Arpenter le monde.

Si tu aimes tant voyager, découvrir, t’intéresser aux autres, c’est aussi en raison de l’exil qui t’a frappé quand il a fallu abandonner ton pays natal. Enfant, tu as très tôt, bien trop tôt appris ce qu’était la perte. Le départ. L’exil.

Le voyage, c’est aussi ce qui permet de retourner aux sources intimes de son histoire.

Destination Abidjan, sur un avion d’Air Portugal. Suprême luxe pour moi, boire un verre de vin blanc pendant le voyage ; c’était un vin Porca de Murça.

Et te voici donc en Côte d’Ivoire, dans cette Afrique dont tu rêvais déjà enfant, et que tu découvrais au hasard de tes lectures. Tu as adoré les romans de Jules Verne qui te faisait parcourir la Terre entière, et en particulier « Un Capitaine de quinze ans ». Quel roman !

Tu as posé le pied sur cette terre ivoirienne début janvier de cette année 2020, à un moment où il était difficile d’imaginer qu’une pandémie puisse casser les habitudes de vie de l’ensemble de la planète. Te voici curieux de tout ce qui se rapporte à la culture de ce pays, à son histoire, et avant tout à ses habitants.

Tes premières impressions… Un dépaysement total, un rythme de vie toujours très soutenu à Abidjan, les couleurs, les senteurs, cette végétation luxuriante qui est partout ; les jardiniers le long de certains boulevards, la gentillesse des habitants et l’art de se débrouiller pour faire vivre la famille. Et aussi une grande générosité, une résilience très forte pour survivre.

Jardiniers le long du boulevard François Mitterand, des îlots de fraîcheur

Tu découvres la chaleur parfois suffocante quand souffle l’harmattan, ce vent que l’on rencontre en Afrique de l’Ouest, très chaud dans la journée, plus froid la nuit, très sec. Il provient du Sahara, chargé de sable. La luminosité du ciel devient alors très forte, avec un ciel parfois blanc. Tu as parfois l’impression que le jour se lève ici très rapidement, ce passage de la nuit à la lumière est alors étonnant.

Cette nuit, il est tombé une forte pluie, dense, presque violente. Très différente des pluies qui tombent en Europe. Le ciel était littéralement habité par des éclairs qui déchiraient le ciel. La foudre n’est pas tombée très loin. La maison où tu habites est tout près de la Sodefor – Société de Développement des Forêts – à Abidjan. Sa toiture est constituée de plaques qui semblent être en zinc. Cela crépitait de façon étourdissante.

On se sent alors vraiment très petit devant les forces de la nature. C’était vraiment impressionnant. Surtout lorsque l’on se trouve seul en terre étrangère, loin de ses repères.

Ce matin, la terre était plutôt sèche malgré la quantité très importante d’eau qui est tombée pendant plusieurs heures.

Gilbert SANSLAVILLE 桑吉伯